Quant à l’abandon du foyer, les quelques femmes appartenant aux classes dirigeantes qui le chérissent encore, sont justement les studieuses, les méditatives, celles que l’art ou l’étude retiennent chez elles. Les autres, celles qui ne lisent pas, qui n’apprennent pas, qui ne travaillent pas, sont hors de la maison toute la journée. Elles courent de visite en visite, de magasin en magasin, on les voit partout, sauf au logis !

Pour ce qui concerne la désagrégation de la famille, quelqu’un croit-il encore sérieusement que l’ignorance de l’épouse et de la mère suffise à l’empêcher ? On peut plaider victorieusement le contraire. Si quelque chose est capable de redonner aux rapports familiaux leur force perdue, c’est le complet développement de la femme et l’influence qu’elle parviendra ainsi à acquérir directement sur ses enfants et, de façon réflexe, sur son mari et sur les hommes de son entourage.

Quand, dans les rues des grandes villes et dans tous les endroits de rendez-vous mondain, on voit des cohortes de femmes oisives errer de lieu en lieu, la tête vide certainement de toute préoccupation intellectuelle, on se demande de quel mal leur ignorance et leur frivolité peuvent les garder et quels avantages ces lacunes de leur intelligence assurent à la vie domestique ?

Jadis, les conditions de la vie étaient différentes : les soins matériels de la maison absorbaient tellement la mère de famille, surtout si sa position de fortune était modeste, que le temps lui manquait pour les préoccupations d’un autre ordre. Mais tout cela a changé maintenant : on ne file plus à la maison la toile des chemises et des draps ; la vie matérielle s’est facilitée au point que, si le goût du luxe ne créait pas des besoins difficiles à satisfaire dans les milieux médiocres, on n’en sentirait presque plus le poids. En tous cas, elle laisse des heures de loisir… Bref, si le foyer est délaissé, je ne crois pas qu’il faille en accuser le développement cérébral des femmes, mais bien plutôt ce besoin de toilette, de mouvement et de plaisir qui semble les affoler toutes ; c’est lui qui les détourne des études sérieuses, empêche la méditation et les pousse à déserter leur chez soi, où les maris, les fils et les frères ne sont sûrs de les trouver qu’aux heures des repas, où d’ailleurs elles arrivent bien souvent en retard !


Presque toujours, quand un esprit impartial entend, dans l’intimité, les femmes parler des hommes, il éprouve une sensation de surprise[14], tellement leur jugement semble peu formé et établi sur des bases incertaines. Il est subjectif au point d’être révélateur, et il donne aisément la clef de la vie sentimentale de celle qui le prononce. Si elle-même n’entre pas en jeu, c’est le sort d’une sœur ou d’une amie intime qui lui fournit ses arguments, bien rarement une vue d’ensemble de la question.

[14] Les jugements des hommes sont tout aussi singuliers parfois. Voir le chapitre : « [Ce que pensent les hommes des femmes] ».

Cependant, dans ce cercle restreint où sa pensée se meut, la femme, tout en manquant de justice, fait preuve d’une perspicacité étonnante sur certains points et d’une finesse d’intuition singulière. Son instinct la trompe rarement. Pour découvrir certaines culpabilités, aucun juge d’instruction ne la vaut ! Mais elle « sentencie » en bloc, attribuant volontiers à tous les hommes les fautes d’un seul et refusant d’admettre chez le coupable aucune qualité qui le réhabilite. S’il l’a blessée dans ses sentiments ou ses préjugés, tout s’efface de ce qu’il a pu accomplir de généreux ou de noble dans d’autres ordres d’idées.

Rapporter tout à elles-mêmes est une habitude mentale propre aux femmes. Elles ne fondent pas d’ordinaire leurs amitiés sur les mérites ou le caractère, mais sur l’amabilité qu’on déploie à leur égard. Cette tendance de l’esprit féminin se manifeste dans tous les rapports sociaux, mais surtout dans les relations avec les hommes. Le plus grand pécheur, s’il leur montre de l’admiration ou de la déférence, réussit facilement à se faire pardonner, bien entendu s’il n’a péché que vis-à-vis des autres femmes. Aussi entend-on de fort vertueuses personnes rompre des lances en faveur d’individus que leurs principes les forceraient à exécrer. Mais elles ferment obstinément les yeux à tout mérite et à toute gloire, lorsque leurs sentiments ou leur vanité ont reçu la plus petite blessure. Parce qu’on commet une faute, faut-il les commettre toutes ? Tel homme léger, tel mari infidèle est parfois un excellent père et un citoyen dévoué. L’envelopper dans un mépris général n’est pas équitable, pas plus qu’il ne serait équitable d’appliquer ce jugement unilatéral aux erreurs des femmes.

On rencontre cependant quelques exceptions à cette règle : en ce cas, il n’y a pas de jugement auquel on doive donner plus de poids qu’à celui d’une femme intelligente, perspicace, expérimentée et équitable. Elle sait saisir les moindres détails d’un caractère, l’analyser jusque dans ses replis intimes, en discerner toutes les lumières et toutes les ombres. L’homme ne sait juger qu’avec son intelligence et sa raison ; la femme y ajoute l’intuition, puis elle fait passer son jugement par le crible de son cœur, ce qui en atténue l’âpreté. Mais, pour juger ainsi, il faut être impersonnelle, or l’impersonnalité est rarement féminine, ce qui ne veut pas dire que l’homme la pratique souvent, quoique l’habitude de s’occuper des intérêts généraux lui en donne plus facilement l’apparence.