Il existe, dans l’esprit de la femme, un manque visible de la plus abstraite des émotions, qui est ce sentiment de justice qui règle la conduite, indépendamment des affections, des sympathies et des antipathies qu’inspirent les individus.

H. Spencer.

S’il est absolument certain que les hommes se trompent en général dans leurs opinions sur les femmes, — eux-mêmes d’ailleurs les déclarent incompréhensibles, à l’exception de certains savants qui ramènent toutes les manifestations psychiques de la femme à des phénomènes physiologiques, — on peut également affirmer que les femmes, elles aussi, dans leur façon de juger les hommes, commettent de graves erreurs d’appréciation.

Elles les considèrent subjectivement, c’est-à-dire par leur pire côté, car c’est dans ses rapports avec la femme que l’homme se montre le plus à son désavantage. Il s’est fait, à l’usage de sa compagne, un code de morale spécial : souvent droit et loyal avec son prochain du même sexe, il croit, vis-à-vis d’elle, pouvoir user impunément du mensonge et de la tromperie. Manquer de parole à un autre homme équivaut au déshonneur, manquer de parole à une femme représente un aimable jeu auquel le public masculin applaudit et contre lequel — chose plus singulière — les victimes elles-mêmes ne se révoltent pas. Chacune s’indigne pour son compte particulier, mais, s’il s’agit des autres, elle trouve le procédé naturel, sa pensée étant héréditairement habituée à voir les hommes trahir les femmes, sans scrupules. Celles-ci en usent parfois de même à leur égard, mais la plus rusée en a toujours quelque remords ou quelque scrupule.

Grâce à cette façon subjective de juger, il y a dans l’esprit de la femme, malgré le prestige énorme que l’homme exerce encore sur elle, un fond de mépris à son endroit. Il est moins fort chez les très honnêtes femmes, dont l’ignorance conserve les illusions, mais celles qui ont une plus large expérience de la vie, de l’amour et des hommes sont souvent implacables dans leurs jugements. Plus une femme est dégradée, plus l’homme lui apparaît méprisable, et s’il l’écrase de son dédain féroce, elle le lui rend au centuple, en secret. Et cela, parce qu’elle aussi le voit uniquement au point de vue de sa conduite vis-à-vis d’elle.

Les femmes qui jugent les hommes dans leur ensemble, sans sottes illusions et sans parti pris étroits et unilatéraux, sont fort rares. Celles qui savent discerner leurs faiblesses et en même temps comprendre les côtés nobles de leur vie, représentent une si faible minorité qu’elle est presque introuvable. Or, par respect pour la vérité et la justice, cette minorité devrait devenir majorité. Le bonheur y gagnerait, car cette vue plus synthétique et plus équitable de la personnalité masculine servirait à établir entre les deux sexes des rapports moins tendus et moins hostiles, lorsqu’ils ont commencé souvent par être trop exaltés et trop tendres.


Pour les fausses interprétations des femmes, comme pour celles des hommes à leur égard, un seul remède est efficace : celui de se mieux connaître, et cette connaissance plus complète ne deviendra possible, je l’ai déjà dit, qu’avec l’éducation mixte. Lorsque l’homme aura cessé de dédaigner la femme, intellectuellement, qu’il saura que, si elle le veut, elle est capable de partager ses études, et par conséquent d’apprendre à raisonner avec autant de logique que lui, sa façon de comprendre l’honneur vis-à-vis d’elle se modifiera forcément. De même, quand la femme, cessant de voir uniquement dans l’homme, le séducteur, l’adorateur, le fiancé ou le mari possible, apprendra à connaître ses défauts et ses qualités dans les différentes branches de l’activité humaine ou dans la manifestation de ses sentiments, elle deviendra plus équitable dans le jugement qu’elle portera sur son compagnon de route.

Si les hommes et les femmes voulaient bien apprendre à se considérer comme des êtres condamnés par un impénétrable mystère à la même destinée tragique, qui est d’ignorer, sauf par les yeux de la foi, d’où ils viennent et où ils vont, ils cesseraient, par pitié les uns pour les autres, de se mesurer comme des adversaires. Si l’image de l’amour possible ne hantait pas sans cesse leur imagination, si celui-ci arrivait de façon imprévue et n’était pas créé artificiellement par l’obsession des pensées sentimentales ou sensuelles, il serait plus sincère, plus vif, plus frais… Rien de ce qu’il y a de bon ou d’agréable dans les rapports des deux sexes ne serait perdu ou diminué ; seuls les désagréments inutiles disparaîtraient.

L’idée de l’instruction intégrale mise à la portée de la femme a pénétré presque tous les esprits. Nous sommes loin du temps où Pie IX réprimandait sévèrement Mgr Darboy, archevêque de Paris, pour ses idées trop avancées sur l’éducation des jeunes filles. Aujourd’hui, celles qui veulent participer aux études masculines ont la route ouverte devant elles. Leur nombre est encore restreint, et il le restera peut-être. Beaucoup de cerveaux féminins sont rebelles aux abstractions et aux labeurs acharnés de l’intelligence, mais il suffira qu’une élite s’achemine sur cette voie pour établir un équilibre qui sera aussi utile à un sexe qu’à l’autre.

Quelques personnes sont encore contraires au développement intellectuel de la femme. Elles s’imaginent qu’il pourrait avoir pour résultat la diminution du charme féminin, l’abandon du foyer, la désagrégation de la famille. Si une femme est belle, séduisante, tendre, passionnée, savoir lire l’Énéide dans l’original ne lui enlèvera aucun de ses attraits ; Aspasie prétendait que la géométrie lui avait appris à mieux dominer le cœur des hommes. Si la femme est laide, froide, revêche, l’ignorance ne l’embellira point et ne la rendra pas plus désirable.