L’application large de l’éducation mixte, qui doit finir par s’imposer, aura d’immenses avantages ; elle donnera à la personnalité féminine, intellectuelle et morale, une importance qu’elle n’a jamais eue aux yeux des hommes. L’habitude, prise dès l’enfance, de considérer la femme comme un être pensant, avec lequel on a fait l’apprentissage de la vie, pourra exercer une influence considérable sur l’orientation future des rapports entre les deux sexes.

L’homme a réellement besoin d’apprendre à connaître sa compagne — en dehors des idées de bonheur et de plaisir qu’elle éveille en lui. Et son ignorance est grande à ce point de vue. Tandis qu’il disserte sur ce sujet, les lèvres féminines sourient, tellement sa psychologie est rudimentaire. Quelques hommes — ce type devient de plus en plus rare — se sont fait une spécialité de l’étude de la femme, mais leur perspicacité ne s’exerce que sur les choses de l’amour et les tendances qui s’y rapportent, et, sur ce sujet spécial, ils possèdent une certaine compétence, bien que presque toujours les causes leur échappent. Ils ne savent discerner que les effets. En tout cas, la psychologie masculine ne dépasse pas les limites personnelles. Elle n’analyse que la créature d’amour ; toute la vie intime et personnelle de la femme lui reste inconnue.

Quant à la généralité des hommes, — exception faite des esprits religieux qui, voyant dans tout être humain une âme immortelle, attribuent autant d’importance à celle de la femme qu’à la leur propre, — ils ne se donnent la peine d’étudier leur compagne d’aucun côté. Ils la prennent telle qu’elle se montre, se défiant toujours d’elle, et accordant pourtant une confiance aveugle aux bouches menteuses qui veulent bien les tromper.

Quelle différence avec la perspicacité de l’autre sexe ! Une femme, pour peu qu’elle soit intelligente et équitable, sait parfaitement juger la valeur réelle des autres femmes ; elle distingue nettement les clartés et les ombres, tandis que l’homme les perçoit de façon confuse, en myope qui ne peut discerner les zones de lumière des zones obscures. Les choses feintes ont plus d’influence sur lui que les choses vraies. Le fait peut s’observer surtout en ce qui concerne la franchise ; une nature réellement droite ne le frappera pas, mais ils sera persuadé de la loyauté de la femme menteuse qui a toujours le mot de sincérité à la bouche !

Un homme d’une grande valeur disait récemment, à propos d’une femme de sa connaissance : « Jamais elle ne veut parler d’elle-même, c’est un oubli complet de sa personnalité ! » Ses interlocuteurs l’écoutaient confondus, car cette femme, non seulement se mettait constamment en avant, mais dévoilait à des étrangers, sans nécessité, les secrets les plus intimes de sa vie. Comment expliquer pareille illusion chez un esprit supérieur ? Simplement par dédain de la Psyché féminine : la femme avait affirmé devant lui son impersonnalité, et, sans se donner la peine d’observer, l’homme s’était formé une conviction.

Que l’orgueil masculin ne se cabre pas ! Il y a des hommes perspicaces qui, analysant tout, savent percer aussi les secrets de l’âme féminine ; mais, en général, la majorité se laisse tromper avec une facilité singulière sur les tendances et les qualités morales des filles d’Ève, justement parce qu’elle leur accorde peu d’importance. Le jour où on leur en donnera davantage, on les étudiera mieux.

Cette ignorance est la cause du peu de bonheur que les deux parties de l’humanité se donnent l’une à l’autre, sauf en de fugitifs moments d’émotion. En se connaissant mieux, les heureux seraient plus heureux encore, et ceux qui ne le sont pas, apprendraient peut-être à le devenir ; en tous cas il y aurait moins de désagréables surprises.

Comme l’a dit Spinoza, il ne peut y avoir de bonheur en dehors de la recherche du perfectionnement. Ceux qui en éveillent le désir et y poussent par leur influence sont les véritables faiseurs de joies. Certes la femme doit tendre à son amélioration propre, pour elle-même et pour Dieu ; mais lorsqu’elle verra que d’être loyale, généreuse, juste, augmente son prestige aux yeux de son compagnon de destinée, elle marchera plus joyeuse sur la route qui conduit aux cimes.

L’homme a vis-à-vis de la femme une sérieuse mission à remplir, mission dont il n’est pas conscient. Le jour où il sentira réellement son bonheur en péril, il se rendra compte qu’en démoralisant la femme, en se servant de son influence pour développer uniquement la vanité et les vices de sa compagne, il travaille à son propre malheur et, faiseur de peines pour les autres, risque de le devenir pour lui-même.

CHAPITRE VIII
CE QUE PENSENT LES FEMMES DES HOMMES