Au point de vue éducatif, il serait plus utile, plus sérieux et plus digne de regarder les choses bien en face et de sortir, une fois pour toutes, des lieux communs qui se répètent de génération en génération, sans que personne se donne la peine de vérifier leur exactitude ou leur vraisemblance. Rien de plus dangereux que de proclamer des axiomes dont le néant est manifeste à la première expérience, l’édifice qui s’écroule risquant alors d’entraîner dans son effondrement les pierres angulaires elles-mêmes.

Ici, il convient de distinguer nettement entre les hommes religieux et ceux qui ne le sont pas ; les premiers sont sévères pour les fautes des femmes comme pour les leurs propres, — parce qu’ils estiment que les unes et les autres éloignent de Dieu et voilent son image dans les âmes ; mais les athées, les matérialistes, les indifférents, ne peuvent être sincèrement sévères à l’égard de faiblesses dont ils profitent, à moins qu’elles ne leur portent un dommage personnel. En résumé, l’homme moderne n’a pas en grande estime la chasteté de la femme, sauf dans les cas où sa jalousie et son amour-propre entrent en jeu. Et, au fond, cet état d’esprit est naturel, car comment tenir beaucoup pour les autres à une chose à laquelle on ne tient pas pour soi-même ?

Pour peu donc que la femme soit intelligente, observatrice et réfléchie, elle doit arriver à se convaincre que ce n’est pas dans l’opinion des hommes qu’elle trouvera une sanction pour la pureté de sa vie. Si elle est honnête, elle souffrira de cette constatation, et il lui sera dur de renoncer à une idée qui, de génération en génération, a été transmise aux cerveaux féminins. Mais si elle la conserve contre l’évidence, ses pieds continueront à se poser sur le sol mouvant où s’élèvent les fragiles édifices qu’un coup de vent renverse.

Fénelon et ceux qui ont pensé comme lui sont dans le vrai : la femme doit être ce qu’elle veut être pour elle-même et pour Dieu. Ce n’est pas sur l’opinion de l’homme qu’elle peut appuyer aujourd’hui sa conscience, puisque cette opinion n’est pas formée encore, qu’elle est instinctive, flottante, indécise et par conséquent impermanente, parfois profondément injuste et souvent d’une clémence démoralisante, justement parce qu’elle s’appuie sur une connaissance imparfaite de la femme, sur de vieilles traditions hors d’usage et sur un dédain inconscient et général de la personnalité féminine.

Il ne faut pas se faire d’illusion : l’indulgence actuelle des hommes pour les faiblesses de la femme a plus souvent pour base le cynisme que la justice. Ils éprouvent, en outre, une sorte de plaisir à trouver si dociles, sur ce terrain, les créatures assez hardies pour prétendre leur tenir tête sur un autre. Jusqu’ici la poussée du féminisme n’a pas servi à relever la femme aux yeux de l’homme en tant que personnalité morale. Au contraire, elle a effacé la révérence, assez platonique du reste, que lui inspirait la femme dévouée et la mère.

Nous sommes au seuil d’un siècle nouveau et assistons au début, peut-être heureux, d’une modification dans les rapports de l’homme et de la femme. Pour la préparer, il faut déblayer la route des vieilles erreurs qui l’obstruent et établir quelques points essentiels : l’un est que la femme met encore un très grand prix à l’opinion de l’homme ; l’autre, que l’homme ne s’occupe en rien de travailler à l’élévation morale de sa compagne.

Il y a là une force perdue qui pourrait s’exercer efficacement et servir au bonheur des deux parties de l’humanité.


Les écoles mixtes qui fonctionnent de façon satisfaisante, non seulement dans certains pays du Nord, mais même en Italie où, malgré la chaleur du soleil, elles n’ont donné lieu à aucun inconvénient, apprendront aux hommes à mieux connaître les femmes. Ces contacts familiers et sérieux, durant l’enfance et la période des études, leur enseigneront à discerner les nuances du caractère féminin, sans attendre les rencontres de salon, où l’artificiel prend toujours le dessus sur le naturel, ni les premières atteintes de l’amour, où la nervosité inhérente à ce genre d’émotions oblitère fatalement le jugement.

Les écoles mixtes sont encore l’objet de préjugés sérieux, dont M. Marcel Prévost, dans ses Lettres à Françoise, relève fort bien l’absurdité et l’illogisme. Comment, l’on estime parfaitement convenable que les premières rencontres aient lieu au bal, alors qu’à moitié déshabillées les jeunes filles sont jetées dans les bras des jeunes hommes qui les font tourner, serrées contre leurs poitrines, au son d’une musique suggestive, et l’on trouve d’une inconvenance suprême que ces mêmes jeunes gens, lorsqu’ils sont enfants, écrivent leurs thèmes dans une salle d’école commune, sans autre agent provocateur que la voix du maître de latin, d’histoire ou de géométrie.