Ayant réfléchi, dès leur jeunesse, aux conséquences de leurs actes, sondé leur cœur, mesuré leurs forces, évalué les avantages de leur situation morale et sociale, les femmes qui auront sciemment préféré le droit chemin, auront plus de compréhension et de pitié, non seulement pour leurs sœurs faibles et passionnées, mais pour celles qui, par hérédité, sont incapables de résistance et d’effort, vaniteuses, sottes, folles même ou vicieuses.
Dans cette évolution de la consciente féminine sur ce sujet spécial, quel rôle peut et doit jouer l’opinion des hommes, cette opinion encore si prépondérante sur l’esprit féminin ?
A côté des enseignements religieux et des conseils de morale et de sagesse sociale, bases de l’éducation donnée aux jeunes filles, il était d’usage, — et cela l’est encore dans certaines familles, — d’insister sur le mépris que les hommes nourrissent dans leur for intérieur pour la coquetterie et la liberté de mœurs chez les femmes. Leurs apparents hommages ne sont que le déguisement d’un dédain réel ; ils n’épousent pas les jeunes filles provocantes ; ils n’ont aucune estime pour les femmes qui font parler d’elles… Le thème était développé à l’infini, et je suppose que les mères qui formulaient ces axiomes et les formulent aujourd’hui encore, étaient et sont convaincues de leur exactitude.
Cependant, de nos jours, il est un peu difficile, pour des observateurs même médiocres, de soutenir cette thèse qui, dans les deux premiers tiers du XIXe siècle, contenait une grande part de vérité. L’opinion publique agissait alors comme la censure : elle exigeait que la morale fût respectée apparemment, et le mal puni. Une jeune fille trop libre d’allures trouvait, en effet, difficilement à se placer, et les femmes qui vivaient dans une situation équivoque voyaient certaines portes se fermer devant elles. Les hommes eux-mêmes n’osaient pas trop les soutenir, par crainte de se déconsidérer aux yeux du monde.
Depuis lors, la société a marché, comme la littérature qui en est la reproduction plus ou moins fidèle. En tout cas, l’interprétation donnée aux mots s’est modifiée. Sous le nom de flirt, la coquetterie est acceptée partout, sous toutes les formes ; on ne se défend plus de la pratiquer. On l’affirme comme un droit, et l’on se vante même d’en user. Une jeune fille qui ne sait pas flirter est considérée dans un salon comme une quantité négligeable ; elle est moins invitée que d’autres. Les hommes du monde déclarent ouvertement que c’est son premier devoir social, et la coquetterie, même outrée, n’est plus considérée par les jeunes gens ou leurs familles comme un empêchement à la conclusion d’un mariage.
Il faut reconnaître, du reste, que, comme toutes les choses pratiquées avec franchise, la coquetterie a perdu de son danger ; elle n’a plus l’attrait du fruit défendu, elle est moins sentimentale, et a pris les allures d’un sport. Dans les grands centres et les cercles à la mode, jeunes femmes et jeunes filles parlent sans réticence de leurs flirts. Ceux-ci sont des sortes de camarades, avec une nuance en plus ; on peut en avoir plusieurs : un flirt pour la littérature et les arts ; un autre pour la danse ; un autre pour le sport et les élégances, et ainsi de suite, à l’infini. Leurs privilèges varient : ils se contentent de presque rien et peuvent aspirer à tout !
La chose est innocente en soi : le péril est dans l’habitude ; ce besoin d’excitation cérébrale peut, en se prolongeant dans la vie, jouer de mauvais tours. Il est semblable à l’ivresse : pour la procurer, les doses de la veille ne suffisent plus le lendemain. On voit des jeunes filles très flirt renoncer à ce jeu quand elles se marient. D’autres le continuent, en l’intensifiant de toute l’expérience acquise ; elles savent qu’en y mettant un peu d’habileté, nul ne leur reprochera de provoquer l’attention des hommes. Eux-mêmes moins que personne ! Ils disent : « Mais nous sommes reconnaissants aux femmes d’être coquettes, même si nous n’en n’espérons rien ; c’est un hommage qu’elles nous rendent. Celles qui ne se soucient pas de notre admiration nous font l’effet d’être sans sexe ! »
Ce sentiment se retrouve dans toutes les classes, et même chez le peuple. Les jeunes ouvrières s’en servent comme excuse, si on leur reproche des allures provocantes ou des frais de toilette exagérés : c’est le seul moyen, disent-elles, de conquérir un mari. Évidemment, toute une catégorie de gens sérieux pense différemment, mais c’est une minorité. Il y a aussi des amants de l’idéal auxquels répugnent les comédies et les feintes, et qui gardent de la femme, dans leur cœur, une image pure et fière ; mais ils représentent, eux aussi, un tout petit groupe, et, dans une vue d’ensemble, c’est la majorité qu’il faut considérer.
Il est donc faux, en général, de donner comme soutien aux principes éducatifs, l’affirmation que la coquetterie nuit aux jeunes filles dans l’esprit de l’autre sexe, puisque c’est le contraire qui arrive, surtout si cette coquetterie est accompagnée d’une tenue élégante et si un peu de hauteur s’y mêle comme piment. Il est également faux, et ceci est plus grave, de vouloir leur persuader que les hommes d’aujourd’hui jugent sévèrement les légèretés de conduite des femmes. Évidemment s’il s’agit de leur fille, de leur sœur, de leur fiancée ou de leur femme, les pères, les frères, les fiancés ou les maris ne sont pas indulgents à leurs faiblesses, parfois même, en Italie par exemple, ils sont prêts à exterminer les coupables ; mais c’est bien plutôt une question de jalousie, d’amour-propre, d’honneur personnel que de morale ou de répugnance pour la faute. Et encore, ce besoin de châtiment tend à disparaître chez les classes dirigeantes. Cet adoucissement de la pensée masculine, ce renoncement aux représailles provient de deux éléments : cynisme et justice. Cynisme, parce que les hommes sentent moins le point d’honneur pour la femme ; justice, parce qu’ils considèrent davantage les cas particuliers et n’englobent plus uniformément, dans un mépris général, toutes celles qui ont aimé. Et puis, pour athée que soit la société actuelle, la parole du Christ : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre », commence à pénétrer la conscience moderne.