Il fallut l’influence de Rousseau pour réveiller la conscience de la femme, lui révéler la nature et la maternité, ouvrir à son esprit des horizons nouveaux de vie, développer sa sensibilité et la ramener à la vertu, une vertu sensualisée, assez éloignée de la pureté chrétienne, mais cependant une vertu, la vertu de Julie qui a aimé Saint-Preux et qui, devenue Mme de Volmar, cultive les voluptés innocentes. M. Faguet a tracé, il y a quelques années, un piquant parallèle entre les idées de Rousseau et celles de Fénelon, sur l’éducation des femmes, où il démontre que l’archevêque de Cambrai est infiniment plus moderne dans ses vues que Jean-Jacques. Celui-ci demande qu’on élève les femmes pour plaire à leurs maris ; l’adversaire de Bossuet voit dans la femme une créature humaine dont l’âme est immortelle et qui doit avant tout apprendre à vivre, en vue de son perfectionnement personnel. Le reste vient en seconde ligne.
Fénelon pressentait la femme, telle que la première moitié du XIXe siècle l’a conçue et parfois réalisée. Une conception de la destinée plus sérieuse que celle du siècle précédent avait pénétré son esprit : les vertus bourgeoises d’ordre, de droiture, d’austérité, apportées par le règne du tiers état, étaient fort estimées, non au point de vue de l’agrément mondain, mais comme bases essentielles de la famille. L’opinion publique soutenait alors ces vertus, et les hommes croyaient de leur devoir ou de leur intérêt de ne pas les froisser directement. Il suffit de relire la littérature de l’époque, pour s’en convaincre. Les écrivains ou les auteurs dramatiques assez hardis pour les attaquer ou les ridiculiser par des audaces de langage, — qui passeraient aujourd’hui pour des timidités, — soulevaient de graves indignations. Ainsi la censure essaya d’imposer à Émile Augier de vertueuses modifications, lorsque les Lionnes pauvres furent soumises à son examen. Il fallait que l’héroïne reçût sur la scène « le juste salaire de son crime ». Si le mari ne voulait pas la tuer, il était facile de faire contracter à la coupable une bonne maladie, la petite vérole par exemple, qui, la frappant dans sa beauté, répondît au besoin de moralité des spectateurs.
L’accusation d’hypocrisie est volontiers lancée contre cette époque dont les mœurs, dit-on, ne valaient pas mieux que les nôtres. Discuter cette question m’entraînerait loin de mon sujet, mais il est certain cependant que la corruption des idées était moins générale qu’aujourd’hui et se limitait au cercle borné des gens de plaisir. L’évolution du roman sert du reste à le prouver. Dans ma jeunesse, certains livres étaient interdits, dont les mères les plus sévères du XXe siècle permettent couramment la lecture à leurs filles. Est-ce un mal, est-ce un bien ?
Il faut tenir compte des forces de réaction. Souvent des péchés dont on devine seulement l’existence ont plus de prestige qu’ils n’en auraient s’ils étaient brutalement dévoilés. Tout mystère exerce un attrait. Cependant l’habitude d’appeler toujours un chat un chat peut offrir des dangers, et, ne fût-ce que pour l’esthétique, l’on regrette quelque peu l’époque où des voiles habilement jetés maintenaient l’illusion.
Mais on ne peut jamais revenir en arrière. La femme d’aujourd’hui, même celle qui n’aspire pas à sortir de la route où ses aïeules ont cheminé avant elle, se trouve, à peine sortie des langes intellectuels et dès qu’elle met les pieds dans le monde, — surtout dans les grands centres, — en contact avec les réalités les plus brutales. Comment pourrait-elle encore ignorer quelque chose ? Les journaux, les propos qui circulent librement, les œuvres sociales et philanthropiques dont les titres suggestifs s’étalent partout, les romans qu’elle lit ouvertement ou en cachette, les conversations auxquelles elle participe, la mettent au courant des dessous de l’existence, avant que le mariage, la maternité ou l’expérience vécue, l’aient instruite directement.
La femme de toutes les classes est donc appelée, beaucoup plus tôt qu’autrefois, à envisager certaines questions délicates à un point de vue général. Or, du général elle arrive inévitablement au particulier. Jadis la femme était la proie de l’accident, de l’imprévu, parce qu’elle n’avait pas réfléchi aux éventualités de l’avenir ; sa ligne de conduite dépendait du hasard, de sa foi religieuse, de ses sentiments personnels et de la crainte de l’opinion. Aujourd’hui, elle sait que l’opinion peut être circonvenue facilement ; quant aux sentiments, elle a appris à douter de leur durée, ce qui l’arme contre eux et la désarme en même temps, suivant les occasions. La religion, dans les âmes où elle règne encore, s’est évangélisée : elle est devenue plus humaine et a adouci ses arrêts. Le hasard seul n’a pas changé, puisqu’il est inconnaissable de par son essence même.
Il y a, par conséquent, quelque chose de plus raisonné et de plus voulu dans l’impulsion que la femme moderne donne à sa vie sentimentale. Mais ce progrès ne se réalise que chez les intelligentes et les fortes. Les faibles, les impressionnables, les variables, les nerveuses se trouvent désemparées et, manquant de tout appui moral, ne savent plus guère pourquoi elles devraient lutter contre les instincts ou les désirs dont elles-mêmes sont complices. Chez quelques-unes, l’instinct est meilleur que la volonté, et, décidées à faillir, trouvant qu’il n’y a aucun avantage dans la résistance, elles ne faillissent pas.
Mais cette façon involontaire d’échapper aux fautes ne peut se décorer du nom de courage et ne saurait donner aucune joie. C’est sans doute pour cela que certaines femmes, dont la réputation est intacte et qu’aucun malheur n’accable, ont des visages si mécontents et si mornes. Elles sont restées sur la rive droite, sans savoir pourquoi, par hésitation, timidité, manque de hardiesse, et, pour se consoler du bonheur qu’elles s’imaginent avoir perdu, elles n’ont pas le souvenir de l’ivresse que doit donner la victoire aux âmes vaillantes.
Même si leur participation au mouvement social ne s’élargit pas autant qu’elles le demandent, les femmes sont appelées désormais à mieux prendre conscience d’elles-mêmes, à mieux savoir ce qu’elles veulent, à mieux discerner la direction qu’elles comptent donner à leur avenir et, en particulier, à leur vie sentimentale.
Pour quelques-unes, la démoralisation sera peut-être plus prompte, plus voulue, moins excusable ; les chutes seront moins pathétiques, les repentirs plus difficiles, mais il y aura, comme contrepoids, des vertus plus conscientes, plus douces, plus humaines.