Pour les choses de l’esprit, le même phénomène se manifeste, et il est également justifiable. Chaque époque a donné quelques personnalités féminines supérieures, mais, à part ces cas isolés, la femme n’a pénétré que récemment dans la vie intellectuelle ; elle voit donc dans l’homme un frère aîné qui l’a précédée sur la route ; elle reconnaît en lui des connaissances plus amples que les siennes, des facultés de raisonnement qui lui manquent. Elle constate aussi dans ce cerveau, préparé par une suite de générations aux recherches abstraites, des puissances de déduction dont elle est incapable. Elle comprend également que l’homme dispose, pour les luttes de la vie publique, de forces qu’elle ne possède point. Dans leur admiration, avouée ou dissimulée, consciente ou inconsciente, pour cet être qui les domine par tradition, par orgueil sexuel et parce qu’il se sent physiquement le plus fort, beaucoup de femmes sont disposées à oublier leurs propres dons de perception rapide, de finesse souple, d’intuition souvent merveilleuse.

Ce servage intellectuel (qui se mélange souvent au mépris moral) sera secoué par les femmes intelligentes à mesure qu’elles apprendront à mesurer l’échelle des valeurs. Elles n’accorderont plus aveuglément à l’homme le droit de dominer leur esprit, et sauront discerner quand il mérite d’être reconnu et choisi pour juge. Déjà les plus conservatrices ont cessé d’être le troupeau rusé ou docile d’hier ; quelques-unes ont appris à se former des opinions personnelles, à formuler des jugements d’êtres libres, à traiter elles-mêmes leurs intérêts. Cependant, le nombre des femmes qui ont réellement conquis leur indépendance intellectuelle est très restreint encore.

En pays latin on les compte ; le type est plus fréquent chez les Anglo-Saxonnes et les Scandinaves, qui prétendent s’être mentalement libérées du joug. En effet, les femmes du Nord ne connaissent plus l’amour sous la forme du don complet d’elles-mêmes ; elles se prêtent sans se donner. Mais recherchent-elles moins avidement pour cela les suffrages masculins ? Si elles considèrent désormais l’homme comme un adversaire, c’est un adversaire qui les occupe singulièrement.

On peut, par conséquent, établir, en dépit des protestations de certaines féministes outrancières, que la femme du XXe siècle est encore fascinée par l’homme, non pas seulement en amour, ce qui est fatal, mais presque sur tous les autres points. Il faut donc compter avec cette influence, quand il s’agit des destinées futures de la femme, étudier comment elle s’est exercée jadis, se rendre compte sous quelle forme elle se manifeste aujourd’hui, et prévoir de quelle façon elle pourrait se modifier dans l’avenir.


Je n’ai ni l’intention ni la prétention de refaire ici l’histoire des conditions sociales et morales de la femme à travers les siècles. Tout le monde connaît les phases diverses de son évolution, les lois sous lesquelles elle a dû se courber, les variations de l’opinion publique à son sujet, et les conquêtes qu’elle a faites peu à peu en certains pays au point de vue de l’indépendance économique et de la liberté individuelle.

De cette vue d’ensemble, un fait semble ressortir évident. Dans toutes les sociétés fortement organisées, on voit la femme soumise à l’homme, gardienne du foyer et acceptant le joug paternel et conjugal. Dans les sociétés en décadence, au contraire, elle s’émancipe, acquiert des privilèges et s’impose à l’attention ; la corruption des mœurs semble briser ses chaînes. Le christianisme, à ses débuts, la relève, il est vrai, mais bientôt, par réaction contre les excès vicieux du paganisme mourant, l’Église fait de la femme la tentatrice suprême. Elle devient l’arme la plus efficace de Satan, et l’on va jusqu’à discuter dans un concile si elle a une âme !

La chevalerie la tire de cette condition honteuse et lui donne une importance nouvelle. Elle n’est pas libre, mais elle monte sur un piédestal. La réaction a lieu, cette fois, contre les mœurs brutales et tyranniques de l’époque : on divinise la femme, on en fait un symbole. Cette espèce de divinisation l’enveloppe d’une cuirasse, dont les époux partant pour les croisades et les guerres lointaines, appréciaient l’avantage. Ils croyaient mieux assurée ainsi la fidélité de leurs femmes. La vertu de la chasteté était alors portée aux nues ; mais lorsque les épouses y manquaient, leurs seigneurs se réservaient le droit de les punir brutalement et férocement, comme de viles esclaves et non en gentes et nobles dames dont ils avaient porté avec ostentation les couleurs, en Terre Sainte ou dans les tournois.

Durant la Renaissance, par la corruption croissante des mœurs, les femmes acquièrent une grande importance sociale, importance qui, en France, dure jusqu’à la révolution. Le XVIIe siècle se montre plus sévère dans ses jugements sur les passions de l’amour. L’influence de Port-Royal et des grands évêques français s’exerce même sur les héroïnes de la Fronde, romanesques et dissolues, et sur les belles dames galantes de la cour du Roi Soleil. Malgré leurs fautes, elles sentent passer Dieu sur leurs âmes, et l’on voit les Longueville et les La Vallière courber leur orgueil et mortifier leur chair dans la pratique de l’expiation volontaire.

Le XVIIIe siècle devait effacer les notions de morale dans l’esprit des femmes appartenant à la cour et au monde, et cela à peu près dans tous les pays d’Europe. Que leur demandait-on, en effet, dans ce temps-là ? D’être charmantes, fines et tendres, d’avoir du courage, s’il fallait mourir, et de l’esprit dans toutes les occasions. Leurs mœurs ne préoccupaient que médiocrement l’opinion, et l’on taxait d’aimables faiblesses ce que l’Église, les réformateurs et les moralistes de toutes les époques ont appelé d’assez vilains noms.