Maîtresse d’apprendre et de devenir tout ce qu’elle peut être et devenir sans sortir de sa nature de femme.
Tennyson.
Les adages et les axiomes, s’ils contiennent à peu près tous une petite part de vérité, ont souvent une large part d’erreur. Ainsi on a l’habitude de dire que les peuples ont le gouvernement qu’ils méritent, et que, si les hommes sont ce qu’ils sont, ils le doivent aux femmes qui les ont élevés et qu’ils ont aimées. L’affirmation est exacte en ce qui concerne l’éducation maternelle, elle l’est moins, lorsqu’il s’agit des rapports d’un sexe à l’autre, car tout mâle porte en lui un esprit de rébellion qui le rend impatient des influences féminines, tellement il est jaloux de sa liberté et craint d’en aliéner la moindre parcelle. La femme, par contre, est toute disposée à suivre les conseils de l’homme et à subir sa direction.
Quand Alexandre Dumas fils déclarait que le chef de famille devait représenter, pour la femme, non seulement l’époux, mais l’ami, le conseiller, voire même le prêtre, on trouva qu’il donnait une portée démesurée à l’influence de l’homme sur l’esprit de sa compagne. Les revendications féministes ont, depuis lors, ébranlé fortement la théorie du moraliste dramaturge, mais le démenti qu’elles lui opposent est peut-être plus apparent que réel. L’avenir nous apprendra s’il se borne à une question de paroles, ces paroles qui enivrent l’humanité et qui, même vides de sens, acquièrent une portée formidable par les poussées qu’elles provoquent.
En parlant des femmes, on ne peut toujours généraliser, les différences d’éducation créant entre elles des mentalités différentes. Cependant certains instincts leur sont communs, et en s’adressant aux femmes des classes dirigeantes, on les comprend toutes, à peu près, dans la définition de leurs tendances ou le pressentiment de leurs destinées.
Il est impossible, du reste, de les diviser par catégories et de spécifier à chaque page que tel argument concerne la mondaine brillante, tel autre la bourgeoise sérieuse, tel autre encore la femme écrivain, artiste, éducatrice, ou bien la femme du peuple et l’ouvrière. Ces dernières ont évidemment une psychologie moins complexe que celle de leurs sœurs plus développées, et offrent moins de prise à l’analyse. Les labeurs matériels qui oppriment leur vie, ne permettent guère d’étudier sur elles les influences intellectuelles et morales des milieux, des événements et des hommes. Les femmes cultivées, possédant un certain raffinement d’éducation et d’habitudes, fournissent un meilleur champ d’observation, car elles commencent à prendre conscience d’elles-mêmes, à connaître les forces dont elles disposent, et savent parfois scruter leurs âmes.
Les femmes du monde sont évidemment portées, par leur genre de vie, à se préoccuper plus que les autres femmes de l’opinion des hommes à leur égard ; d’abord parce qu’elles les fréquentent davantage, et ensuite parce qu’elles ont plus besoin de leurs suffrages. C’est affaire d’instinct, de coutumes et de raisonnement : elles estiment que l’admiration masculine confère à leur personne et à leur esprit une sanction que celle des femmes est impuissante à donner. Sur deux points seulement elles recherchent l’appui et l’approbation de leurs sœurs ; la situation mondaine et ce qu’il est convenu d’appeler les élégances féminines : la toilette et ses accessoires, l’ameublement et les mille petits détails d’une maison bien tenue. Pour les équipages, le sport et même la table, l’appréciation de l’autre sexe leur paraît infiniment plus flatteuse ; elle leur donne un sentiment de sécurité qui les met bien en équilibre vis-à-vis d’elles-mêmes et d’autrui.
Ces côtés spéciaux de la question se rapportent exclusivement à la vie mondaine et luxueuse, privilège ou corvée du petit nombre, mais l’état d’âme qu’ils révèlent se retrouve à tous les degrés de l’échelle sociale. La poussée du féminisme n’y a apporté que de très légères modifications. Les femmes ont, en général, la même façon de sentir : leur contentement dépend de l’approbation de l’homme, et chez les plus farouches revendicatrices des droits féminins, en y regardant de près, la même faiblesse se révèle, — pour dissimulée qu’elle soit sous une apparence d’hostilité, — si toutefois l’on peut appeler faiblesse cet irréductible instinct.
Quelques femmes d’esprit religieux ou simplement d’âme haute et fière, dépourvues de vanité dès leur jeunesse, recherchent pour leur vie morale une sanction plus haute que celle des hommes de leur entourage ; mais ces femmes mettront cependant, lorsqu’il s’agit de leur personne, plus de prix à un compliment masculin qu’à un éloge féminin. L’atavisme leur a donné l’habitude de penser que l’homme seul pouvait décréter si une femme était capable de plaire ou non. Or, comme le mot plaire a et aura toujours un énorme prestige sur le moi féminin, toute fille d’Ève continuera à rechercher l’admiration de ses compagnons de route, du moins tant que durera sa jeunesse ou tant qu’elle essayera de la retenir.
Sur ce point particulier, aucun changement total n’est possible, et l’on verra toujours la femme s’épanouir sous le regard approbateur des hommes. Il y a des nuances évidemment ; telle ne tient qu’à l’opinion d’un seul ; telle autre limite ses ambitions à un cercle restreint de parents et d’amis ; d’autres, plus banales, plus vulgaires, d’une vanité plus insatiable, ont soif de l’hommage de tous les regards, d’où qu’ils viennent.