Il est donc possible d’affirmer que la sincérité et le respect en amour dépendent réciproquement l’un de l’autre.

Quand on ne se trompera pas mutuellement sur la nature de l’attrait qu’on ressent, le faux amour cessera d’être confondu avec le vrai. Et quand ce sera l’amour véritable, il aura chance de durer plus longtemps, chacun le respectant dans l’autre. Et s’il doit se transformer ou mourir, le souvenir des jours heureux ne sera pas terni dans les cœurs ; l’intolérable et humiliante souffrance d’avoir aimé un inconnu dont on n’avait jamais rencontré le vrai regard, sera épargnée à l’âme.

L’altruisme en amour ! Je me sers de ce mot, faute d’un autre capable d’exprimer mieux ma pensée. Il est certain que l’égoïsme, le désir d’obtenir autant ou plus qu’on ne donne, la préoccupation de ne pas être dupe, la jalousie contre tout ce qui peut solliciter l’attention ou l’intérêt de celui ou de celle qu’on voudrait entièrement absorber en soi, sont autant de causes de souffrance. Au point de vue religieux, d’acerbes et justes critiques sont adressées aux dévots qui prient Dieu pour la récompense qu’ils en attendent et l’aiment pour les joies qu’il peut distribuer. Les incrédules se servent comme d’une arme de cette mesquine façon d’envisager les rapports de la créature avec son créateur, et ils ont raison. Mais eux-mêmes, comme la plupart des gens, appliquent ce procédé à l’amour.

Si l’on aimait parce qu’on aime, tout simplement, si l’on aimait la personne pour ce qu’elle est et non pour ce qu’elle peut donner, si l’on pensait à elle plus souvent et moins à soi, si l’on était généreux dans la liberté qu’on lui accorde, que d’amertumes épargnées ! Mais alors, dira-t-on, ce ne serait plus l’amour ! Et pourquoi ? Pour aimer, est-il donc nécessaire d’être égoïste et exclusif ? Je ne puis qu’effleurer le sujet, mais j’ai connu des personnes, rares il est vrai, qui aimaient de cette façon généreuse, et ce sont elles qui ont été aimées le plus longtemps. Elles le seront peut-être toujours.

N’y a-t-il pas quelque chose de bassement mercantile, dans notre volonté d’exiger l’équivalent de ce que nous donnons ? Cela n’enlève-t-il pas aux affections toute générosité et toute grandeur ? Si l’on apprenait, même en amour, à aimer les autres pour eux et non pour soi, tout s’élargirait et s’ennoblirait dans le cœur et dans la pensée. Quand cela arrive, quand l’affection est désintéressée entre parents ou amis, comme l’on se sent à l’abri d’un certain genre de douleur ! Toute une catégorie de souffrances sentimentales disparaît, et c’est la plus âcre.

Pourquoi ne pas essayer d’appliquer cette même méthode à l’amour ? L’on demandait un jour au Romain Atticus, comment il avait fait pour conserver ses amis jusqu’à la fin de sa vie ; il répondit simplement : « Je n’en ai jamais rien attendu. » Il est difficile peut-être de conserver, dans l’emportement de la passion, cette sérénité indulgente que l’amitié permet. Mais, sans arriver au « rien attendre » d’Atticus, si la préoccupation de beaucoup donner dominait les âmes, l’aiguillon de l’amour-propre blessé cesserait de s’enfoncer dans la chair, parce que l’amour-propre changerait d’objet : il mettrait son orgueil à donner et non à recevoir[13].

[13] Voir dans Ames dormantes, le chapitre : « L’avarice morale ».

Je n’ai pas voulu, comme je l’ai dit en commençant, écrire un chapitre sur l’amour ; je n’ai fait qu’effleurer le sujet, étudiant uniquement cette passion au point de vue des chagrins dont elle est cause et que la sincérité, le respect, l’altruisme pourraient éliminer en partie, si l’on voulait cesser une fois de croire que le mensonge est sa base essentielle, le mépris mutuel sa fin certaine et l’égoïsme son inévitable compagnon.

Mais, pour atteindre ce but, il faudrait que les hommes et les femmes apprissent à se mieux connaître.

CHAPITRE VII
CE QUE PENSENT LES HOMMES DES FEMMES