L’adoption d’habitudes sincères aurait pour résultat d’éveiller dans les consciences un sentiment de responsabilité. Se faire aimer, accepter un grand amour, le rendre et en jouir, c’est assumer réciproquement charge d’âme. Les hommes et les femmes auxquels on aurait enseigné, dès l’enfance, que les faiseurs de peines par légèreté, égoïsme, lâcheté ou tout autre sentiment mauvais ou médiocre peuvent être assimilés à des criminels véritables, acquerraient forcément, en amour aussi, un sens plus profond et plus délicat de leurs obligations.
Il est difficile d’établir quelles sont, en réalité, les plus fréquentes victimes de l’amour. Au point de vue social, ce sont les femmes, l’opinion publique se montrant plus sévère à leur égard. Plusieurs se sauvent par l’habileté et la ruse, beaucoup succombent, et, n’ayant plus la possibilité de guider leur destinée, elles deviennent la proie du hasard.
Au point de vue moral également, la femme est la grande vaincue ; elle ne sait pas garder son équilibre comme l’homme, elle s’abandonne tête baissée à ses impulsions passionnelles, et le désordre la marque bien plus rapidement de ses stigmates extérieurs. Dès que ses mœurs deviennent trop faciles, elle prend un aspect dégradé, tandis que son compagnon de l’autre sexe, dans les mêmes conditions de vie, garde souvent un air plus noble. C’est que d’autres passions le dominent, tiennent ses facultés en éveil et servent de correctif aux effets du vice.
Enfin, au point de vue du sentiment, on a l’habitude de penser que la femme souffre plus que l’homme. C’était absolument vrai autrefois ; l’est-ce aujourd’hui au même degré ? Le sera-ce encore demain ?
La fin du XIXe et le commencement du XXe siècle ont facilité l’éclosion d’une catégorie de jeunes filles, dont la façon de considérer l’existence déconcerte ceux qui ont vécu avant elles. Le flirt lui-même, si son but reste identique, a changé d’intonation, il n’est plus sentimental. Quelques-uns visent au mariage ou au mauvais motif. D’autres sont de simples jeux, résultats du calcul féminin qu’il faut avoir de nombreux flirts bien placés dans le monde, car ils sont utiles, posent une femme, et renforcent sa situation. L’amour, comme on le voit, n’a pas grand’chose à faire dans ces manœuvres, et la plupart des mondaines échappent aux douleurs qu’il apporte. Si elles sont sujettes à des faiblesses, il serait naïf d’en chercher la cause dans la sensibilité de leur cœur ou l’ardeur de leur imagination : elles succombent pour des raisons qu’il est inutile d’énumérer ici.
Mais ces flirteuses mondaines ne se recrutent que dans certaines classes et ne représentent qu’une petite partie de l’humanité féminine. D’autres femmes sentent encore à peu près comme sentaient leurs mères et, faisant dépendre le bonheur de l’amour, se désespèrent quand on cesse de les aimer. J’incline donc à croire qu’aujourd’hui encore les femmes souffrent sentimentalement davantage que les hommes. « Quelle erreur ! me disait dernièrement un vieillard de haute intelligence, très versé en ces controverses, quand un homme aime réellement : il aime bien plus qu’une femme, il en meurt même parfois. Dans ma longue vie, j’ai connu plusieurs hommes qui n’ont pu survivre à la mort ou à la trahison d’une femme aimée, tandis que la femme survit toujours. Quand elle meurt ou se tue, c’est que le chagrin d’amour se complique d’autres raisons. »
Les opinions étant diverses sur l’entité et l’intensité de la souffrance sentimentale chez les deux sexes, on ne peut établir de théorie à ce sujet. Du reste, en amour, il n’y a que des cas particuliers, comme je le disais en commençant ; chacun souffre, non pas suivant son sexe, mais selon sa capacité de souffrance ; il y a des êtres organisés merveilleusement pour la douleur ; d’autres sont tournés vers la joie, comme certaines plantes vers le soleil. Une seule chose est certaine : la peine, et c’est cette peine qu’on voudrait empêcher, alléger, consoler, transformer.
Au mal, trois remèdes s’appliquent : la sincérité en amour, le respect de l’amour, l’altruisme en amour.
J’ai déjà parlé de la sincérité qui, en empêchant de prostituer le nom, facilitera le respect pour la chose. L’homme est étrangement inconséquent à ce propos. Il subira pour l’amour les pires dangers et les plus grandes catastrophes, il risquera sa fortune, sa santé, sa vie, et en souffrira dans ses fibres morales les plus intimes, et il en parle avec dédain, comme d’une chose basse ; plus on descend dans l’échelle sociale, plus le phénomène s’accentue. Or, il est tout naturel qu’on n’ait aucun scrupule de traiter légèrement ce qu’on méprise dans le fond. En effet, les souffrances que les êtres humains s’infligent les uns aux autres, dans cet ordre d’idées, ont presque toujours pour base l’absence de respect pour le sentiment qu’il s’agit de blesser. Si on en mesurait mieux le caractère, l’intensité et la profondeur, certains égards s’imposeraient et, avant tout, la franchise dans les relations et les procédés.