Remettre toutes choses à leur vraie place, donner à toutes choses leur vraie valeur, c’est la seule véritable science de la vie, et elle peut être appliquée à l’amour comme au reste. Mais, dira-t-on, enlever à celui-ci ses guirlandes, ne sera-ce pas diminuer son attrait ? Les fleurs en sont l’essence et l’accompagnement indispensable :

Qual fior cadea sul lembo,

Qual sulle trecce bionde,

Qual si posava in terra e qual su l’onde ;

Qual con un vago error

Girando, parea dir : Qui regna amor[12] !

[12] Une fleur tombait sur ses genoux, — Une autre sur ses tresses blondes, — Une autre se posait sur la terre, — Une autre sur l’onde, — Une autre, par une erreur gracieuse, — Tournoyant, semblait dire : Ici règne l’amour.

Pétrarque a raison de faire pleuvoir des fleurs autour de Laure, car il ne faut pas en priver l’amour, mais seulement substituer les fleurs fraîches aux fleurs artificielles et ne couronner avec elles que le front du dieu, en laissant ses contrefaçons sans parure.

Les empiriques des foires, qui préconisent leur drogue comme étant apte à guérir tous les maux, sont un objet de risée, et pourtant la drogue merveilleuse existe au point de vue moral : c’est cette sincérité dont on ne veut point ! Où qu’on l’applique, elle est salutaire : sincérité vis-à-vis des autres, et sincérité vis-à-vis de soi-même. Si l’être humain apprenait à discerner la nature des émotions qui l’étreignent, les tragédies seraient moins fréquentes dans la vie sentimentale, et les liens d’amour, lorsque l’heure de la séparation aurait sonné, se dénoueraient plus dignement. Souffrir n’est rien, mais que d’âmes sont perdues parce qu’elles ont été mal aimées. Dans les existences jetées au vice, on trouve presque toujours, comme fait initial, un désespoir d’amour ou une complication sentimentale.

En général, on ne s’occupe que des conséquences directes et immédiates de l’amour, et les consciences scrupuleuses elles-mêmes ne voient pas au delà. Personne presque ne réfléchit aux effets ultérieurs qu’il peut avoir sur le caractère et la future existence morale des deux êtres qui s’unissent. Les intéressés n’y pensent pas plus que les autres, non seulement dans la jeunesse, ce qui est excusable, mais dans la maturité, ce qui l’est moins !