En tout cas, il est certain que les femmes possèdent, en général, beaucoup plus que les hommes la faculté d’oublier ce qui a été, et de passer l’éponge sur leurs souvenirs. Elles revoient parfois avec une parfaite désinvolture ceux qu’elles ont aimés, sans qu’une vibration fasse tressaillir leur cœur et leur être ! La vue de celui pour lequel, souvent, elles ont tout risqué, ne les émeut pas ; il est redevenu à leurs yeux une quantité négligeable quelconque. Les hommes, eux, se vantent de ne jamais oublier, même après avoir remplacé un nombre respectable de fois la femme jadis aimée.

Dans cet ordre de sentiments et de sensations, les nuances sont infinies, et il est impossible d’établir des points de repaire, même relatifs. Une seule chose est sûre et indéniable : les hommes et les femmes sont des faiseurs de peines à l’égard les uns des autres, après avoir été des faiseurs de joies. Ce résultat est-il absolument nécessaire ? Cette réaction est-elle fatale ? Ne dépend-il de nous d’aucune façon d’en empêcher les effets, d’en diminuer la violence, d’en atténuer la tristesse ? Un plus large développement de conscience, une vue plus nette des responsabilités réciproques, la compassion s’étendant aux peines de l’âme et un grand respect de l’amour pourraient peut-être empêcher quelques-unes des catastrophes morales qui dévoient et détruisent tant d’existences.


Il n’est pas question ici, bien entendu, des tragédies violentes dont les passions de l’amour sont causes : meurtres, suicides, innocents sacrifiés, vies jetées au vice, familles déshonorées… Tout cela rentre dans le tu ne tueras pas. Ceux qui sont responsables de tels malheurs, même si leur conscience est en léthargie, savent intellectuellement qu’ils ont commis des crimes, manqué aux lois sociales, été des perturbateurs de l’ordre et détruit quelque chose dans l’harmonie de l’univers[10]. La loi, en certains cas, intervient pour les châtier, et, si ces délits échappent au code pénal, la société les punit d’une autre façon. Dites plutôt qu’elle les récompense, s’écrieront les esprits pessimistes. C’est vrai aussi, mais d’une vérité apparente qui rentre dans les monstruosités que la nature produit parfois, pour montrer qu’elle est supérieure à ses propres lois.

[10] Cet état de demi-conscience tend à disparaître. On en arrive, de nos jours, à admirer les beaux crimes pervers et à traiter d’inintelligents et d’inhumains les esprits droits qui croient encore à la nécessité d’un châtiment pour les homicides.

Évidemment, si une transformation morale s’accomplissait chez les êtres capables de délits aussi graves, si l’idée d’une sanction divine pénétrait leur cerveau, ils se puniraient eux-mêmes par leurs remords et leurs regrets du mal dont ils sont responsables ; mais la grâce seule, cette opération mystérieuse — qui restera l’éternel secret des dieux — peut produire dans les âmes une révolution semblable.

Aucune influence humaine, pour intense et énergique qu’elle soit, ne saurait y parvenir. Il faut qu’une conscience soit déjà à peu près éveillée, pour qu’on puisse l’interroger, la toucher, la faire tressaillir. Tout tressaillement moral présuppose une certaine honnêteté de pensée, un certain désir du bien, une certaine honte du mal…

Ce degré d’évolution ne nous empêche pas, du reste, de causer à autrui d’indicibles et inutiles souffrances. Inutiles, car ce qu’il y a d’inévitablement douloureux dans le flux et reflux des passions, n’est pas toujours le côté le plus amer des chagrins de l’amour. Ce qui torture l’âme plus que la brièveté des heures heureuses, c’est la trahison, le mensonge, la lâcheté. Il y a pis encore : s’apercevoir tout à coup qu’on a aimé un fantôme, que l’être auquel on a donné sa vie pendant des années était un inconnu dont on n’avait jamais aperçu le vrai visage, voilà la douleur insupportable ! Si les êtres qui s’aiment avaient quelque respect l’un pour l’autre, ils se montreraient sincères avant, pendant, après. Avant, cette sincérité empêcherait bien des liens de se nouer et des mariages de se faire ; pendant, elle donnerait un sentiment de sécurité qui ferait mieux goûter le bonheur ; après, c’est-à-dire à l’heure de la séparation ou de la désunion, elle permettrait la douceur du souvenir ; le passé ne serait pas empoisonné, et, dans le cœur resté fidèle, l’image encore aimée ne serait pas ternie.

Mais le préjugé contre la sincérité, en amour surtout, est l’un des plus généralement répandus. Le prétexte des égards que l’on se doit les uns aux autres le fortifie, comme si la plus haute forme du respect n’était pas, toujours et partout, la franchise. On a le tort de la déclarer impossible en amour. Et pourquoi ? Les tours bâties sur l’argile s’effondreront, mais sera-ce dommage ? L’amour vrai résistera comme les forteresses bâties en pierre de taille. Le reste s’appellera de son nom réel : génie de l’espèce, vanité ou vice, besoins, ceux-là, que l’on trouvera toujours moyen de satisfaire, sans les assaisonner des fourberies qui les rendent criminels et en font des causes de souffrances et de déceptions[11].

[11] Voir dans Ames dormantes, le chapitre : « Le culte de la vérité ».