La douleur étant la réaction naturelle de la joie, ce genre de souffrance ne peut pas être supprimé. Il est toutefois certain qu’on y ajoute des amertumes inutiles par les faux points de vue auxquels on se place. Si l’on savait mieux s’aimer[9], l’intensité des affections ne diminuerait pas, mais les hommes et les femmes cesseraient d’être leurs propres bourreaux.
[9] Ames dormantes, chapitre « Le faux amour de soi ».
La catégorie des amours appelés malheureux est celle où un énergique effort de volonté, joint au raisonnement, pourrait guérir le malade. Ce genre de sentiment, où l’un des cœurs reste froid, tandis que l’autre se consume en vains regrets et en inutiles espérances, est un objet de moqueries, parfois injustes, car, si certains de ces attachements sans réciprocité sont ridicules, on en recentre aussi souvent de touchants. Ces accidents fâcheux sont inévitables, car tous plus ou moins, hommes ou femmes inspirent, dans leur vie, des inclinations auxquelles il leur est impossible de répondre. Parfois ces inclinations sont provoquées volontairement par les coquetteries des femmes ou les flatteries banales dont certains hommes sont coutumiers vis-à-vis des descendantes d’Ève, mais ce sont pour la plupart des phénomènes spontanés dont personne n’est responsable. Ils deviendront, probablement, moins fréquents au XXe siècle, la sentimentalité tendant à disparaître de nos mœurs.
Du reste, l’amour malheureux étant un peu déraisonnable en soi et ne présentant pas de perspective de longue durée, — sauf chez les êtres doués d’une excessive sensibilité, — on le met au second rang dans la nomenclature des douleurs de l’amour. Aux époques romanesques, quelques jeunes filles en mouraient ; aujourd’hui encore on voit des jeunes hommes se suicider parce que leur passion ne peut être satisfaite ; mais c’est plutôt chez eux révolte contre la souffrance, que preuve de sentiment.
Il est curieux d’observer, quand la fièvre bat son plein, combien la façon de procéder des deux sexes est différente. En général, les femmes se moquent des amoureux qu’elles n’aiment point ; aucune pitié n’amollit leur cœur, et parfois leur indifférence moqueuse va jusqu’à la cruauté. Quelques-unes, les conscientes, les bonnes, les douces, — qu’elles aient eu une part directe ou non dans la naissance du sentiment qu’elles inspirent, — essayent de consoler leurs adorateurs éconduits. Et certaines excellent si parfaitement en cet art de transformer l’amour en amitié, que les malheureux qui ont passé par leurs mains conservent de cette cure morale un souvenir attendri, préférable peut-être à celui d’une bonne fortune.
Les hommes sont moins habiles en ce genre de traitement, ils préfèrent une autre méthode : celle de s’émouvoir et de se laisser aimer. Il est certain qu’ils s’apitoient beaucoup plus facilement que les femmes. Est-ce vanité ? bonté ? Les deux choses peut-être à la fois. En tout cas, ils se refusent presque toujours à être des faiseurs de peines pour les cœurs qui se tendent vers eux, sans réfléchir que cette condescendance amoureuse a parfois des conséquences plus cruelles que l’indifférence nettement affirmée.
Mais ces amours unilatéraux ou ceux établis sur une émotion passagère ne marquent pas ordinairement l’âme de traces profondes et n’abrègent pas les existences. C’est lorsqu’il y a entre deux êtres échange complet de toutes les forces, que les douleurs succédant aux joies produisent ces déchirements qui altèrent les sources même de la vie. Les êtres doués d’une robuste santé physique n’en meurent pas, mais en eux quelque chose reste brisé. Ces déchirements naissent souvent de ce qu’il y a d’incompatible entre les aspirations et les capacités des hommes. De loin en loin, il est vrai, quelques cœurs se convient à des noces éternelles ; mais ils sont rares, ces fidélités prolongées étant, paraît-il, contraires aux lois de l’impérieuse nature, sur laquelle, jusqu’ici, nous avons un si faible empire.
L’amour, qui naît de rien, meurt de tout. On voit parfois les êtres qui se sont le plus tendrement aimés et qui semblaient avoir confondu leurs existences morales, se séparer tout à coup sans une raison valable, sans une querelle, sans une infidélité, comme si la substance dont étaient formés leurs cœurs, leurs esprits et leurs sens s’était soudain transformée et ne s’amalgamait plus.
Quand le triste phénomène se manifeste dans les unions sanctionnées, il n’y a pas de brisure apparente, mais la joie disparaît des vies. Entre ces deux êtres qui avaient jusqu’ici vécu cœur à cœur, il ne reste plus qu’un seul et froid trait d’union : l’habitude et les intérêts communs ! Lorsqu’au contraire, le lien n’a pas aliéné l’indépendance, la rupture est rapide ; les amis de la veille, fiancés ou amants, semblent ne pouvoir jamais mettre entre eux assez de distance, pressés qu’ils sont d’oublier leur passé d’amour, par honte peut-être de ce reniement de leurs âmes.
Lorsque le détachement se manifeste en même temps dans les cœurs, il n’y a pas de souffrance, rien que la tristesse d’une lumière qui s’éteint. Mais en général, l’amour déjà mort chez l’un, vit encore chez l’autre et s’exaspère par l’abandon. On accuse les hommes de sonner les premiers le glas. C’est vrai et faux en même temps. Vrai, dans le sens qu’ils sont plus facilement infidèles. Faux, en ce qu’ils savent parfois rester constants en devenant infidèles, tandis que la femme, à la première tentation qui l’assaille d’un autre amour, n’a plus qu’un désir : liquider l’ancien ! Est-ce sincérité plus grande de sa part ? Ou moindre richesse de nature ? Ou parce que son âme plus légère n’a pas reçu d’empreinte assez forte ? Ou que chez elle tout nouvel amour entre d’emblée dans le cœur en maître absolu ?