Une des souffrances intimes les plus secrètes et les plus démoralisantes que les êtres jeunes subissent, est d’assister aux défaillances de caractère des personnes qu’ils ont aimées et respectées dans leur enfance, alors qu’ils ne savaient encore ni discerner ni raisonner. A mesure qu’ils acquièrent l’expérience de la vie et la faculté de juger, les anciennes idoles tombent de leur piédestal, et cette chute provoque une amère douleur.

La jeunesse est intolérante, elle n’admet pas les circonstances atténuantes, elle ne tient compte de rien, elle ne s’arrête pas à considérer, elle donne des interprétations positives à certaines apparences incertaines. Souvent elle est dans le vrai, souvent aussi elle se trompe, mais, que ses impressions soient réelles ou fausses, la peine ressentie est la même. Avoir été cause, même sans le vouloir, d’une pareille déception, remplit de remords les consciences habituées à sentir leurs responsabilités.

Les gens maussades, grognons, capricieux, de mauvaise foi, sont des faiseurs de peines, non seulement parce qu’ils empêchent les autres de danser en rond et attristent leurs vies, mais parce qu’ils ternissent l’image que ceux-ci avaient d’eux dans le cœur. C’est là une subtile souffrance d’ordre sentimental dont il est impossible de mesurer les effets sur l’avenir des âmes.

Une amie me disait un jour : « Tant que mes enfants étaient petits, j’ai vécu à l’aise avec mes défauts et mes mauvaises habitudes. Peut-être gênaient-elles les autres, moi, elles ne me gênaient nullement ! Mais depuis qu’ils sont grands, j’ai honte. Je rencontre leurs regards qui m’embarrassent, je comprends qu’ils me jugent, qu’ils observent mes attitudes, ma manière d’agir, qu’ils mesurent mes paroles. Rien ne leur échappe : ni le petit accroc à la vérité, ni le raisonnement illogique, ni l’irritation injuste, ni aucune des mille imperfections dans lesquelles je me complaisais autrefois. Je suis obligée aujourd’hui de me surveiller constamment, et il se trouvera, à la fin des fins, que mon éducation aura été faite par eux, beaucoup plus que la leur par moi ! »

André Towianski, le mystique polonais, qui voulait rétablir toutes choses en Christ, prétendait que le seul crime véritable était de repousser l’affection ; la pire des actions malfaisantes est d’offrir un caillou à qui nous offre du pain, et les peines que les hommes infligent sans nécessité aux êtres qui les aiment seront comptées, sans doute, comme autant de crimes par la justice suprême.

Beaucoup de gens prennent plaisir à ce jeu, même des gens qui se déclarent et se croient honnêtes et vertueux. Il y a, paraît-il, dans l’âme humaine, des recoins cruels, comme un besoin secret de faire souffrir ceux sur lesquels on a du pouvoir, peut-être parce que, se reconnaissant indigne de leur affection, on les méprise instinctivement de la ressentir.

Ce phénomène, qui a rendu amer le pain quotidien de tant de cœurs endoloris, se manifeste dans tous les genres d’attachement, mais c’est dans l’amour qu’il trouve son expression la plus complète et se produit avec le plus de fréquence.


La question de l’amour est trop complexe pour qu’il soit possible de la traiter dans ces pages ; l’expérience de la vie, la réflexion, l’étude objective des sentiments et des sensations qui exaltent et troublent l’être intime font comprendre à tout observateur sincère qu’aucune forme de déterminisme ne lui est applicable. Les plus savants docteurs en la matière, s’ils tiennent honnêtement compte de la nature complice, des conditions de l’existence sociale, des droits et des devoirs des individus, et, en même temps, des préceptes moraux indispensables aux sociétés bien organisées, doivent se déclarer incompétents à la résoudre.

En premier lieu, appliquer une loi générale à l’amour est impossible, il n’y a que des cas particuliers. Ceux qui méconnaissent ce principe risquent d’exagérer la rigueur ou d’en manquer trop. De toutes façons, même dans une société en progrès, l’amour restera éternellement un élément de trouble. Si on atteint l’idéal d’élever un temple à la vérité dans la cité de la justice ; si on parvient à supprimer la misère, à éteindre les ambitions et les cupidités vulgaires, à installer le règne de la probité morale et matérielle, on n’arrivera jamais à détruire l’attraction qui pousse irrésistiblement, les uns vers les autres, les hommes et les femmes. Par conséquent toujours, dans l’ordre le mieux établi, le désordre risquera de reparaître par l’amour, cause perpétuelle de félicités et de peines.