Elle avait raison. Les griefs sont pareils à une épée à double pointe dont l’une blesse le cœur qu’elle vise et l’autre le cœur d’où elle sort ; mais le plus malheureux des deux cœurs est encore celui qui tient l’épée, car la pointe qui le transperce s’enfonce plus fortement, et il est presque impossible de l’arracher de la blessure.

Tout le monde, en substance, est victime des griefs : ceux qui les nourrissent, comme ceux qui les inspirent, parce que tous se refusent aux explications franches. Et ce qu’il y a de plus triste, c’est que, produisant tant de mal, ils ont souvent une cause si mince, semblables en cela aux duels de ce Napolitain, qui s’était battu dix-sept fois à propos des mérites respectifs du Tasse et de l’Arioste, dont il n’avait jamais lu les œuvres !

CHAPITRE VI
PEINES SENTIMENTALES

Un mot, un regard peuvent effacer des années d’affection.

Balzac.

Parmi les peines que les hommes se causent les uns aux autres, les chagrins intimes occupent une place importante, quoique la vie sentimentale ait diminué de vivacité sous toutes les latitudes et dans toutes les classes. Ce cuirassement contre la sensibilité s’appelle progrès. En effet, dans les pays les plus avancés comme civilisation, l’individualisme outré, les habitudes mouvementées, l’extériorisation générale des existences empêchent le cœur de vivre avec intensité et d’avoir conscience de ses battements. Chez les peuples qui ont couru avec moins de rapidité sur la voie de l’indifférentisme pratique et de la froideur élégante, les affections ont gardé plus de force, et les passions plus de violence : la tendresse familiale attendrit toujours les cœurs, et les désespoirs d’amour sont féconds en catastrophes.

Dans le midi de l’Europe, le dévouement aux parents, aux enfants, au mari produit des miracles d’abnégation, et les femmes sont capables de s’oublier elles-mêmes complètement pour l’homme qu’elles aiment. Un spirituel écrivain français me disait un jour : « Vos compatriotes sont les seules femmes qui savent encore aimer. Regardez une Française dans la rue : elle est toujours élégante, tirée à quatre épingles ; le mari, au contraire, est souvent négligé dans ses vêtements, tandis qu’en Italie l’homme est plus soigné que la femme ; celle-ci s’efface… On comprend que les ressources de la modeste famille sont employées à mettre en valeur le chef, le représentant de la communauté… »

L’observation a du vrai[7], l’Italie est le pays où l’amour sous toutes ses formes — qu’il soit maternel, filial, fraternel, conjugal et même extra-légal — est encore le plus sincèrement pratiqué. Évidemment la civilisation à outrance finira par y pénétrer et l’on y apprendra à raisonner avec plus de froideur. Cependant, quels que soient les effets desséchants de cette civilisation sur les âmes de toutes les races, il y a certains sentiments tellement instinctifs par nature et enracinés dans le cœur, que rien ne parviendra jamais à les détruire de façon complète, et que l’homme le plus raffiné continuera à en souffrir.

[7] Dans les grands centres, cependant, la préoccupation de la toilette chez les femmes augmente de façon inquiétante.

Dans de précédents chapitres, j’ai parlé des chagrins que s’infligent les uns aux autres les gens qui croient s’aimer. Parmi les membres d’une même famille, combien semblent nés pour se tourmenter réciproquement ! Les griefs[8] et les malentendus qui séparent les cœurs sont infinis. Pour les êtres aimants une parole dure, un mouvement hostile, une fausse interprétation de leurs actes ou de leurs intentions équivaut à un coup de couteau moral. C’est pourquoi la jeunesse traverse des moments d’indicible amertume et d’intense désespoir, car elle croit à la durée des impressions douloureuses ; ceux qui les provoquent ont si peu l’habitude de considérer l’effet de leurs paroles qu’ils n’ont pas le moindre soupçon des maux dont ils sont la cause.

[8] Voir le chapitre : « [Les griefs] ».