Dénoncer les culpabilités, sans avoir besoin de recourir aux paroles, serait pour tant de pauvres cœurs étouffés par l’accumulation de leurs griefs un soulagement intense. Ce système pourrait, en outre, provoquer chez les âmes scrupuleuses un besoin de réparation, et ainsi, plusieurs plaies morales, involontairement causées, seraient pansées et cicatrisées.
La méthode que je suggère ne sera évidemment pas suivie : les rancunes continueront à être nourries dans les cœurs ; sous le toit familial les mêmes visages renfrognés s’aligneront. Les hommes et les femmes qui, après les combats de l’existence journalière, rentreront au foyer avec le désir de s’y reposer et de s’y réchauffer, y trouveront assis le grief, ennemi de toute paix et de toute chaleur. Ils entendront les voix s’abaisser à leur approche, et ils seront forcés de comprendre que les paroles échangées formulaient des plaintes dont ils étaient l’objet.
Dans la vie publique, les carrières et les professions où les hommes se font concurrence les uns aux autres, il serait utile aussi de pouvoir ouvrir un livre des griefs. La chute d’un Cabinet, qui a parfois pour le pays des conséquences redoutables, est due souvent à des séries de petits griefs dont celui qui les a suscités n’a pas le moindre soupçon. Que d’hommes de valeur éloignés du pouvoir, simplement par les hostilités qu’ils ont inconsciemment provoquées ! Que de votes de méfiance causés par les mêmes motifs ! Que de carrières retardées ou entravées par les rancunes bureaucratiques !
Le médecin, l’avocat, le banquier sont également victimes des griefs : ils voient leur clientèle diminuer et n’en comprennent pas la raison. Des obstacles sans cesse renaissants s’amoncellent sur leur route ; la conspiration des griefs en est cause : deux ou trois bonnes rancunes se sont coalisées et ont réussi à provoquer contre les malheureux un mouvement d’opinion défavorable. Et il en est de même dans toutes les professions et dans tous les métiers. Les ennemis invisibles sont bien plus redoutables que les adversaires connus et tangibles, pour féroces qu’ils soient.
S’il y a des individus dont le trait caractéristique est de susciter les hostilités, par leurs façons brutales et leurs paroles âcres, il en est d’autres dont les âmes ressemblent à des ruches, dans lesquelles, au lieu d’abeilles, se presse l’essaim bourdonnant des griefs : griefs personnels, griefs impersonnels, recueillis pour fortifier les leurs propres. Lorsqu’ils parlent, on sent qu’il ne parviendront jamais à exprimer toutes les rancunes qui bouillonnent dans leur cœur, et c’est à peine s’ils paraissent soulagés, quand ils en ont formulé amèrement quelques-unes. Jamais on ne pourra assez plaindre ces tristes individualités, leur pain quotidien est arrosé de fiel ; mais en même temps, il faut les dénoncer à l’opinion comme les pires faiseurs de peines que la société ait produits. Ce ne sont pas de grands malfaiteurs occasionnels ; leurs délits sont journaliers et, par conséquent, infiniment plus nuisibles.
Dans toutes les classes sociales on retrouve ces misérables natures dont les griefs forment la substance psychique ; ils en mangent, ils en boivent, ils en meurent. Sans arriver à ce degré d’irritabilité morbide, combien de très honnêtes gens n’ont aucun scrupule de nourrir en eux-mêmes de bons petits griefs, nuancés de haine, contre leurs proches ou leurs amis ?
Les privilégiés du destin, ceux dont l’existence s’écoule dans une large aisance tranquille, ne devraient pas connaître les griefs. Et pourtant, ils y sont sujets tout comme les lutteurs à outrance ou les vaincus de la vie. Le récit biblique de l’unique brebis, possédée par le pauvre, et dont le riche s’empare, se renouvelle constamment, car les favorisés du sort font volontiers un grief aux malheureux du moindre avantage qu’ils possèdent. On est parfois surpris de constater certaines rancunes inexplicables. Aucun tort n’a été commis vis-à-vis de ceux qui les nourrissent. Personne n’a marché sur leurs brisées. Pourquoi alors ? Comment expliquer leurs regards hostiles, leurs paroles soudain malveillantes ? Nul ne suppose que la vue d’une unique petite brebis a pu offusquer les possesseurs de grands troupeaux. Si le prophète Nathan leur montrait ce qu’ils ont dans le cœur, comme il fit pour le roi David, peut-être se mettraient-ils à jeûner, honteux de la petitesse de leur âme. Mais si les prophètes se présentaient à la porte de nos contemporains, ils seraient chassés probablement comme d’importuns solliciteurs dont on n’a nulle envie d’entendre le message.
Les griefs que l’attitude hostile révèle ne sont pas les pires. Les griefs cachés sous une apparence cordiale sont les plus dangereux. C’est souvent le cas en amitié, et surtout en amour. Par fierté, par grandeur d’âme, par peur de ce qu’on pourrait découvrir, par crainte d’explications pénibles ou pour d’autres causes plus basses, on cache ses griefs. Tant que la passion dure, ses manifestations ardentes dissimulent les rancunes secrètes. Le jour où l’amour diminue ou s’éteint, elles dressent la tête, et celui qui découvre qu’il en est l’objet, recule épouvanté devant les sentiments hostiles dont le soupçon ne l’avait même pas effleuré.
Il y a encore la catégorie des griefs qu’on se crée volontairement contre les autres, pour expliquer les torts graves qu’on a vis-à-vis d’eux : ce phénomène se produit dans tous les genres d’attachements, mais spécialement dans l’amour. Celui qui cesse d’aimer le premier, cherche des raisons à son inconstance ; celui qui rompt le premier, par légèreté, par opportunisme ou par peur, essaye de se forger des rancunes qui l’excusent. Une femme que son meilleur ami avait quittée subitement, sans une querelle, sans une scène, sans une raison apparente de rupture, après de longues années d’une union étroite, et à laquelle je disais : « S’il pense à vous, il doit avoir des remords », répondit : « Des remords ? Quelle idée ! Il se figure aujourd’hui que tous les torts sont de mon côté. Rétrospectivement il s’est créé des griefs imaginaires. » Je me récriai, indignée, prête à la plaindre davantage. Elle sourit et, posant ses doigts sur ma bouche pour me faire taire : « Ne me plaignez pas, dit-elle, je pourrais avoir des griefs et n’en ai pas ; c’est donc moi, malgré tout, qui ai la bonne part ! »