Les effets nuisibles des griefs se retrouvent dans tous les rapports sociaux. Entre deux personnes, des relations cordiales s’établissent ; elles ressemblent à un commencement d’amitié. Tout à coup les poignées de mains deviennent plus fraîches, les regards plus distraits, les paroles moins aimables : un pouvoir dissolvant a désagrégé les éléments bons. Ce changement est parfois l’œuvre de la médisance ou de la calomnie, mais souvent il a pour cause un simple grief vaniteux ou sentimental, causé par un léger oubli de l’amour-propre du prochain, ou par un succès qui le heurte, ou une apparence de froideur qui le blesse. A la privation d’une joie possible, qui aurait été l’amitié entrevue, se joignent bientôt les procédés désagréables, car tout grief qui ne s’avoue pas ouvertement recourt, pour se manifester, à des manœuvres secrètes et pernicieuses.
Le caractère des griefs est de créer une atmosphère hostile à ceux qui les ont involontairement causés : demi-mots significatifs, insinuations perfides, soupçons vagues répandus avec art. Le malheureux qui se débat dans cet écheveau habilement embrouillé rencontre des mauvaises volontés partout et ne sait à quoi les attribuer. Devant lui, on se dérobe, les mains se retirent, les offres de service se renient… Évidemment la vérité possède une force en soi, elle triomphe en général de la calomnie, et toute existence pure et droite finit par s’imposer à l’estime. Quand on vit dans une maison de cristal, on ne peut prétendre, à la longue, que votre vie s’écoule dans d’obscures cavernes ; mais le doute propagé avec ruse a suffi à paralyser vos efforts, à retarder votre carrière, à remplir votre cœur d’une amertume dont la saveur âcre ne disparaît entièrement que chez les natures assez fortes pour s’en délivrer par un acte d’énergie.
Les griefs entre gens qu’unissent des liens de parenté n’ont pas autant de répercussion extérieure ; ils nuisent moins à l’existence sociale, mais empoisonnent la vie intime. Il faut les diviser en deux catégories : vanités et sentiments blessés. Les effets sont les mêmes : yeux froids, visages maussades, sourires sarcastiques, paroles piquantes, sous-entendus gros de rancunes… En voyant les membres d’une même famille réunis, on pourrait supposer parfois, d’après leurs attitudes, qu’ils ont de graves méfaits à se reprocher les uns aux autres, et, au fond, ils s’aiment tendrement et sont prêts à se dévouer les uns pour les autres. L’ombre provient d’embryons de torts, non de torts réels, mais ces embryons, grossis par l’imagination, dénaturés par l’amour-propre ou un par faux sentimentalisme, développent et maintiennent les griefs.
Les natures susceptibles s’en forgent sans cesse de nouveaux, pour se torturer elles-mêmes et torturer les autres ; les caractères boudeurs, grognons, pervers, excitables, en ont besoin comme d’un aliment indispensable, pour conserver l’attitude mécontente qui fait le tourment de leur entourage et le leur propre. L’affection, le dévouement, les égards dont on les entoure ne parviennent jamais à tarir cette source d’amertume continuellement jaillissante dans leur cœur. Le don de soi-même ne les touche pas, mais, si vous oubliez de leur faire un message ou si vous ne consentez pas à bouleverser votre journée pour satisfaire leur caprice, ils vous considèrent comme un ennemi. La crise passe, mais pour recommencer deux jours plus tard.
L’art de se tourmenter réciproquement est fréquent entre personnes qui s’aiment. Des gens équitables dans la vie publique et sociale cessent de l’être avec leurs proches et ils ont une audace dans l’injustice qui frise le cynisme. Ils pèsent de tout le poids de leur humeur chagrine sur ceux qui les entourent, et ne pouvant réagir contre les véritables auteurs des désagréments dont ils souffrent, ils inventent des griefs contre leur famille pour se venger sur elle des torts d’autrui. Il y a des maisons d’où la gaîté est bannie, non par les malheurs, mais par les griefs.
Quand ils revêtent la forme sentimentale, ils sont plus exaspérants encore. On rentre un peu en retard, le visage joyeux, apportant une bonne nouvelle ; on trouve des visages sombres qui semblent vous accuser de tous les méfaits.
Une seule personne susceptible suffit à gâter la vie d’une famille entière. On craint toujours de la froisser, on tremble à l’idée de son mécontentement. Semblable à une divinité malfaisante, elle demande sans cesse, pour être apaisée, de nouveaux sacrifices à la bonté ou à la lâcheté d’autrui.
Il est facile de se faire des griefs, car le cœur humain y est enclin et la pente est glissante. S’y laisser aller est la faute la plus grave que l’on puisse commettre contre sa propre âme. Tout homme libre, maître de lui-même, devrait, au premier indice, écraser ces plantes venimeuses sous son talon. Les grandes douleurs ne nous guettent pas toujours, et pourtant, que d’existences tristes et mornes ! En éliminant les griefs, on verrait les sourires refleurir sur des lèvres qui en avaient perdu l’habitude.
Se fâcher contre ceux qu’on aime est absurde ; les tourmenter est criminel. Quand on réfléchit à ce qu’a de tragique la destinée humaine, les souffrances naissant de nos susceptibilités paraissent misérables et folles. Devenir son propre bourreau est de la démence inintelligente. Et c’est ce que tous les hommes font, à peu près, du plus au moins. On dirait que les hauteurs sereines les effrayent ; ils préfèrent les luttes infécondes où, sans rien conquérir, le sang des cœurs coule inutilement et douloureusement.
Mais, dira-t-on, il est impossible de ne pas être sensible aux torts, et que cette sensation ne se change pas en grief. Les âcretés que l’on garde en soi fermentent inévitablement. En famille, il y aurait, pour éviter ces fermentations malsaines, un moyen pratique à employer. Puisque l’aveu direct du froissement éprouvé coûte trop à l’orgueil, on devrait déposer dans un meuble, dont chacun aurait la clef, un registre sur lequel, tour à tour, chacun des membres de la communauté énumérerait les procédés dont il se croit victime. Quand il s’agirait de choses graves et délicates, un pli cacheté, avec une adresse, serait glissé entre les feuillets.