Et même, quand ces blessures nous sont portées par des amis, des proches, des êtres qui nous donnent le bonheur ou le malheur, n’est-il pas maladroit de leur accorder de l’importance ? Si ces froissements sont légers, ne vaut-il pas mieux les étouffer ? S’ils sont de nature à affliger sérieusement, le plus sage n’est-il pas de les pardonner en silence ? S’ils sont trop graves pour être pardonnés en silence, on gagnerait à les exprimer par des mots.
Impossible ! dira-t-on. Tous ceux qui, sentant des ombres s’interposer entre eux et leurs amis, ont recherché naïvement une explication, se sont trouvés en face d’un mur de glace. — Quelque chose contre vous ? Mais comment donc ? — Il n’y a rien, absolument rien ! — Vous avez une imagination étonnante ! — Et un sourire de raillerie souligne les paroles fausses. Il semble dire, ce sourire : « Vous vous figurez m’avoir blessé ! Quel sot amour-propre est donc le vôtre ! »
L’amour-propre, voilà le grand obstacle à ces expositions sincères de nos blessures morales. Il est, en général, compris de façon singulière. Les hommes ne se soucient guère de la réalité des choses[6], mais bien plutôt du rôle qu’ils jouent, en tant que marionnettes sociales (oh ! pas tous, bien entendu, mais le plus grand nombre). Le cabotinage a tellement envahi les mœurs et les esprits que tout se fait pour et sur la scène, y compris la bienfaisance. Jadis, les auteurs dramatiques et les acteurs se préoccupaient à peu près seuls des applaudissements des foules ; aujourd’hui les conférences, les congrès et les expositions multiples sont autant de théâtres où presque toutes les catégories de citoyens ont leur rôle à jouer.
[6] Voir Ames dormantes, le chapitre : « Le faux amour de soi ».
A certains points de vue, le cabotinage est utile ; il sert d’émulation, il apprend à se mieux tenir, délivre de la timidité. L’habitude de se présenter au public donne, dès l’enfance, un aplomb étonnant ; on voit des petites filles jouer la comédie avec une désinvolture amusante ; elles récitent des compliments aux souverains ou présentent une adresse au Saint Père avec un aplomb et une absence d’émotion que leur envierait une actrice vieillie sur les planches. Pas un battement de cils ! Elles ne rougissent même pas. La rougeur n’est plus que l’indice de l’amour-propre blessé : les causes qui la provoquaient autrefois, pudeur et honte, sont à peu près éliminées de la vie moderne.
Ce développement du cabotinage a donné une impulsion insensée aux vanités et a, par conséquent, augmenté de beaucoup le nombre des griefs secrets. Tous aspirant à un succès personnel sur une scène quelconque, il serait maladroit d’admettre le succès d’autrui. En ce monde, bientôt, il n’y aura plus que des compétiteurs !
Le plaisir de la médisance a peut-être diminué, parce qu’on a moins de temps à y consacrer, mais l’éloge spontané et sincère a disparu des habitudes morales du XXe siècle, et elles sont rares, les gloires qu’on n’essaye pas de démolir ! Pour échapper au dénigrement, il faut avoir de singuliers mérites, ou travailler dans des branches à concurrence limitée. En tout cas, il est indispensable que le grand homme vive solitaire, loin des foules, de façon à ne pas irriter le prochain par le bruit des applaudissements qu’il recueille. Les contacts trop fréquents sont de sûrs provocateurs de griefs.
La grande loi des causes et des effets est mise en doute, à cause des démentis que l’expérience lui donne. Mais sont-ce des démentis ? Si l’on tient compte des causes ignorées, on ne saurait prétendre qu’il y ait jamais un effet sans cause. On ne peut dire non plus qu’il y ait des causes sans effets, les résultats directs d’une cause étant parfois détruits ou paralysés par d’autres causes plus fortes que nous ne percevons pas, et qui provoquent des effets différents de ceux que la cause visible semblait indiquer comme certains. Toutes les inconnues qui entourent la vie de l’homme, et dont on constate l’existence à chaque pas, permettent à cette loi, qui satisfait le besoin de logique et l’instinct de justice que nous portons en nous-mêmes, de conserver sa valeur. Valeur d’hypothèse si l’on veut, mais tout n’est-il pas à peu près hypothèse, dans ce monde de l’incertitude où nous naissons, vivons et mourons ?
On peut donc affirmer que l’exacerbation de l’amour-propre, résultat du cabotinage moderne et de la doctrine égalitaire, a pour conséquence immédiate le grief, car celui-ci trouve dans la vanité une source intarissable où s’abreuver et se renouveler. L’homme vain a désespérément besoin des autres, parce qu’il en attend les approbations et les flatteries dont il est assoiffé. Mais s’il exige des joies, il n’en donne pas et est presque toujours lui-même un faiseur de peines, non par méchanceté ou férocité instinctives, mais simplement parce que l’éloge n’atteint jamais à la hauteur de ses désirs, et que, si on le lui refuse, il regimbe et devient la proie de rancunes qui le transforment en être nuisible. Le petit grief prend facilement chez lui des allures de haine.