CHAPITRE V
LES GRIEFS
Reprends ton ami, peut-être n’a-t-il rien fait, et, s’il l’a fait, ce sera pour qu’il ne continue pas.
Ben Sirach.
Parmi les peines inutiles, dont l’existence est « embroussaillée » et obscurcie, il faut compter les griefs. Le mot semble insignifiant, mais il représente une telle série de sentiments mesquins et de pensées nuisibles, qu’il devient formidable dans ses conséquences.
Semblables à ces petits rongeurs qui finissent par détruire des maisons entières, les griefs portent le trouble dans tous les cœurs où ils naissent, passent et vivent. Dès qu’ils y apparaissent et s’y accumulent, la paix et la joie en sont bannies. Dans tous les rapports sociaux, ils distillent du poison. Leur présence, au début, se fait à peine sentir, et l’on ne s’en aperçoit que lorsque, maîtres de la place, ils en ont chassé tous les sentiments doux : confiance, gratitude, tendresse ! Leur dent malfaisante tranche les fleurs des prairies, et le sol où ils ont passé reste aride et sec.
Il n’y a pas d’affection qu’ils n’assombrissent ; on dirait ces essaims d’insectes qui, en certaines saisons et en certains climats, obscurcissent tout à coup l’atmosphère. La pluie de sauterelles que l’Éternel envoya aux Égyptiens représente au figuré une pluie de griefs. En effet, ceux-ci s’abattent sur l’âme comme les sauterelles sur la terre. Il faut une rare élévation d’esprit pour leur fermer toujours l’entrée de soi-même ; lorsqu’on s’y attend le moins, ils fondent sur les cœurs. Aucune plante au monde n’a une croissance aussi rapide : nains le matin, ils sont géants le soir ! Ils détruisent les meilleures intentions et les meilleurs sentiments. On se sentait prêt à une action généreuse, les griefs surviennent, et les bonnes volontés tarissent !
Le plus souvent, le grief ne repose sur rien ; c’est ce qui fait sa force et son danger. Le cri angoissant de Macbeth, qui se plaint de n’avoir à combattre que des fantômes, se rapporte très bien à la calomnie, mais s’applique tout aussi bien aux griefs. Ils sont d’étoffe si mince que, par amour-propre, nul ne les avoue jamais. Capables de produire, en s’accumulant, des haines meurtrières, ils échappent obstinément à l’explication sincère qui pourrait les dissiper, et demeurent incrustés et dissimulés dans le fond intime de l’être. Le mot de Marie Tudor, disant qu’à sa mort, si on lui ouvrait le cœur, on y trouverait gravé le nom de Calais, peut se répéter pour certains griefs. Il y a des âmes qui les portent en elles-mêmes jusqu’au tombeau. La plupart du temps, si l’on remontait à leur origine, la honte serait grande d’avoir nourri tant d’amertume pour de si maigres torts.
Les personnes qui ne sont pas sujettes à se faire de griefs sont celles qui en donnent le plus aux autres, car elles ne se figurent jamais qu’on puisse leur en vouloir de tel ou tel oubli, de tel ou tel acte insignifiant, de tel ou tel mot dit sans intention. La prévoyance, la prudence, la bonté ne les sauvent pas. Elles devraient rapetisser leur âme pour se figurer certaines mesquines rancunes.
Il y a, par contre, des catégories d’individus qui semblent prendre plaisir à défier les hostilités ; ils n’ouvrent la bouche que pour prononcer des paroles dénigrantes, lancer des calomnies, des médisances, et n’ont jamais pour personne un mot bienveillant ou une attention. Leur but semble être de provoquer les antipathies et les vengeances… Irritables, nerveux, colériques, ils aiment à froisser, à blesser, à humilier, se figurant sans doute affirmer ainsi une supériorité qu’ils sont seuls à reconnaître. Ces faiseurs de peines ne méritent pas qu’on s’occupe d’eux ni qu’on essaye de les prémunir contre les griefs qu’ils excitent volontairement et justement.
Mais on voudrait en préserver les doux, les paisibles et les justes. Comment les mettre à l’abri des rancunes que leurs qualités elles-mêmes suscitent ? L’unique moyen est qu’ils gardent leur âme libre de toute pensée amère. Et alors, peut-être par ces communications mystérieuses d’esprit à esprit, dont on sent parfois les effets, sans en connaître la cause, ils arriveront à déblayer le cœur de leur prochain des griefs qui le rongent.
Le traitement à entreprendre est donc uniquement subjectif, car seul un travail intérieur parvient à délivrer l’âme des parasites qui en absorbent le suc vital. Il ne faudrait accorder aux autres hommes le droit de nous faire souffrir que par la pitié ou l’amour qu’ils nous inspirent. N’y a-t-il pas du ridicule à être la victime du regard froid des indifférents, d’une parole acerbe, d’une négligence, d’une impolitesse de la part de gens dont notre vie sentimentale ne dépend point ?