Ces trois sœurs perfides, unies ou séparées, sont les vraies destructrices du bonheur, de la paix, de la bonne direction des vies. Certaines personnes, apparemment respectables, auront à ce sujet de terribles comptes à rendre. Elles ont empêché et gâté tant de joies, tari tant de bonnes volontés, jeté le doute desséchant sur tant d’affections, dénigré tant de talents, qu’elles auraient fait moins de mal en tordant simplement le cou à une ou deux personnes. Cela aurait limité les ravages à quelques morts violentes.
Malheureusement, réformer le code n’est pas chose facile ; il se bornera toujours à punir les homicides et les vols visibles et positifs. L’opinion publique, elle aussi, quoique plus libre, ne pourra jamais suffisamment atteindre les coupables. Il n’en reste pas moins vrai que les pires ennemis des hommes ne sont pas toujours ceux qui vident les caisses et jouent du couteau.
Ce qui est gai et brillant, ce qui représente la fortune et le succès exerce un irrésistible prestige, et tous se précipitent d’instinct vers ce qui répand chaleur et lumière. De la part des envieux, le mouvement est automatique et non volontaire, car ils trouvent plus facile de pleurer avec ceux qui pleurent que de se réjouir avec les cœurs contents. Il y a cependant des nuances. Certaines personnes jalousent le monde entier, d’autres se limitent à envier leurs proches, ceux qui occupent une position à peu près analogue à la leur, qui poursuivent les mêmes buts et ont les mêmes spécialités.
L’élévation des objectifs n’empêche pas toujours ces venimeuses efflorescences : les œuvres philanthropiques, sociales et éducatrices servent souvent de champ clos à ces luttes perfides. Le besoin de se mettre en avant, de paraître, de faire prévaloir son opinion, gâte les meilleures initiatives. Que de personnes, ne pouvant y jouer le premier rôle, se désintéressent des plus utiles recherches. Et quelle rancune contre celles qui, faisant le bien pour le bien, acquièrent une juste prépondérance. On s’étonne parfois de voir une œuvre s’anémier et périr. Sans qu’on s’en doute, elle meurt des sentiments médiocres qui s’y sont glissés.
Toute pensée d’envie, de rancune ou de perfidie crée des forces perverses et destructrices qui s’exercent ensuite, indépendamment de la volonté qui les a mises en mouvement. Les pensées sont autrement efficaces dans leurs résultats que les actes et les paroles. Une mauvaise pensée non formulée cause plus de ravages que des mots acerbes. Dans l’intimité surtout, elle suffit à tarir les sources de la joie et de la paix.
Il y a des familles où la défense des intérêts communs est si fortement sentie que les membres se tiennent serrés les uns aux autres, comme les soldats d’une compagnie prête à s’élancer sur l’ennemi. D’autres ressemblent à des sociétés d’admiration mutuelle. Dans d’autres encore, l’amour est si profond qu’il enseigne toutes les choses bonnes et douces, et salutaires. Mais il en est que l’envie et la jalousie dévorent ; c’est une conspiration qui s’ourdit contre l’un des membres de la communauté. Tous se mettent d’accord pour le critiquer, blâmer ses actes et sa façon de vivre. On le jalouse en toutes choses ; on ne voit que ses avantages, on nie ses malheurs, aucune pitié ne va jamais à lui ! S’il a quelque élévation de caractère ou d’intelligence, quelque indépendance d’esprit, c’est pire encore, les mauvaises volontés s’accentuent…
Il y a, au fond de tout être vaniteux et jaloux, un tyran impatient de ce qui le dépasse. Que de personnes réservent leur indulgence aux êtres bas, déséquilibrés, en qui ils sentent des inférieurs. Ils éprouvent en leur présence une délicieuse impression de supériorité. Ce sentiment assure le succès des gens médiocres et rend la vie difficile à tous ceux qui s’élèvent un peu au-dessus de la masse par leurs talents ou leurs aspirations.
Ne les plaignons pas trop cependant : puisque le parfait bonheur est dans la communion avec le divin, s’en approcher, même de loin, doit être une joie.
Les souffrances volontaires causées à autrui sont le plus sûr moyen d’interrompre nos communications avec l’hôte mystérieux qui vient nous visiter parfois, et je me demande si un grand péché, qui ne cause peine ou dommage à personne, n’est pas moins repoussant que le petit péché dont le but est la peine du prochain ? Évidemment, il n’y a pas de péché sans conséquence, mais je crois fermement que, dans la balance divine, l’importance du péché en lui-même pèsera moins que le mal dont il aura été la cause.