Parfois le dommage n’est que passager, car la vérité est plus puissante que le mensonge ; elle triomphe des médisances et des soupçons : elle a des rayonnements soudains qui dissipent les nuages. Mais il n’en est pas toujours ainsi. Certains caractères, une fois que le doute les a pénétrés, ne parviennent jamais à s’en délivrer, même devant l’évidence ; le travail de la médisance et de l’insinuation calomnieuse a chez eux un retentissement éternel.
Le charme des rapports qui unissaient les êtres est rompu ; c’est une douceur enlevée à la vie, un lien brisé que rien ne renoue. Souvent les conséquences de cette rupture sont infinies et imprévues dans l’ordre moral. Dans l’ordre matériel, les effets peuvent être également pernicieux : il y a des carrières perdues ou enrayées par la petite vanité d’un cœur jaloux ; il y a des gens qui perdent leur pain quotidien, parce qu’ils ont eu le malheur d’obtenir une notoriété qui a agacé les amours-propres de leur entourage. Ces exemples pourraient se multiplier à l’infini.
C’est surtout dans l’art de refroidir les amitiés et de glacer l’admiration que les femmes jalouses et vaniteuses excellent. La jalousie et l’envie des hommes s’attaquent à des biens plus concrets. C’est en vue d’une place, d’une situation, d’un gain quelconque qu’ils s’attaquent et se trahissent les uns les autres. Lorsque le poison a pénétré leur cœur, ils n’ont pas plus de scrupules que les femmes. Et, bien entendu, je ne parle que des gens qui prétendent à l’honnêteté. Pour les autres, ces façons de nuire auxquelles l’intérêt les pousse, sont naturelles et logiques. Se sentir des faiseurs de peines excite même leur orgueil, ils se figurent ainsi acquérir des forces ou affirmer leurs puissances.
La plupart des vaniteux jaloux, hommes ou femmes, ne se doutent pas du mal qu’ils font. Si on formulait contre eux des accusations, ils répondraient, fort étonnés : « Mais comment donc ! Un tel ou une telle ? Mais je suis son ami, je voudrais même lui être utile. J’ai dit du mal sur son compte ? Quelle idée ! Évidemment chacun a sa façon de penser. Faut-il abjurer toute indépendance de jugement ? Ainsi par exemple… » Et de nouveau la charge commence, le dénigrement s’exerce…
Je suis persuadée que, si la plupart des pauvres êtres, que ces vulgaires passions agitent, analysaient la bassesse de leurs motifs, ils en seraient honteux et surpris. Au lieu de les haïr pour les chagrins qu’ils causent, il faut surtout les plaindre. Ils renoncent aux joies les plus parfaites, et vivent dans un malaise continuel. Ces visages ridés prématurément, ces bouches tordues en un pli amer, ces teints grisâtres que le mécontentement, et non la maladie, ternit, tout cela indique un état de trouble pénible. Il y a des jaloux au teint clair, c’est évident, mais cependant, pour l’observateur perspicace, aucune sérénité harmonieuse ne rayonne sur ces visages, reflets d’une âme médiocre, qui ne sait pas se réjouir des joies des autres.
Tous les cœurs, dira-t-on, renferment en germe ces deux passions sœurs ; tous nous sommes vaniteux et tous nous sommes jaloux. C’est à la fois vrai et faux. D’abord, il serait injuste de confondre la vanité avec l’amour-propre ; ils sont d’essence diverse et ne se ressemblent qu’apparemment. Ensuite, il y a réellement des natures qui ne sentent presque pas les atteintes de ces deux ennemies. En tout cas, elles en étouffent avec énergie les moindres manifestations et les traitent en rivales vaincues. Il faut appartenir à cette catégorie de vaillants, pour songer à devenir des faiseurs de joies. Tant qu’on reste une âme vaniteuse, on ne peut répandre le bonheur autour de soi.
L’envie est tellement liée à la jalousie et à la vanité qu’on ne sait comment les séparer, et pourtant de nombreuses nuances les distinguent. Quand on est envieux, on est généralement vaniteux et jaloux, et pourtant on peut être l’un sans l’autre ! L’envie est quelquefois uniquement dirigée vers les biens matériels, sans désir de prestige. On veut l’argent pour l’argent, le bien-être pour le bien-être, le plaisir pour le plaisir ; aucune préoccupation d’amour-propre ne se mélange à cette volonté d’accaparement. Les natures que les jouissances matérielles absorbent et qui les envient désespérément lorsqu’elles leur manquent, sont souvent dépourvues de vanité. Elles se moquent des apparences et des approbations ; ce sont choses vaines. Le tangible seul a du prix à leurs yeux.
C’est plutôt le cas des hommes ; chez les femmes, un peu de vanité se mêle presque toujours à l’envie qui se porte sur les avantages dans lesquels le désir de plaire, de surpasser, de briller, trouve son compte. Les caractères droits, simples et dignes ne connaissent pas ces tares. Ils sont ce qu’ils sont, tout uniment, et la somme de peines qu’ils causent est par conséquent bien moindre.
Les envieux, dans un but d’accaparement souvent illusoire, essayent de détruire et de diminuer les avantages d’autrui, ils laissent tomber les mots perfides qui ternissent les réputations, endommagent les célébrités et répandent autour d’eux une atmosphère lourde, déprimante, empoisonnée de malveillance et de dénigrement. Jamais la nouvelle d’un bonheur ne les réjouit, et, s’ils sont assez bien élevés pour témoigner une satisfaction factice, on sent, sous leur sourire, une âcreté envieuse, et un froid se répand qui glace les cœurs. La plupart des gens n’analysent pas, ils sentent le malaise sans en percevoir la cause.