La vanité, l’envie, la jalousie et l’impatience de toute supériorité sont, avec leurs dérivés, les petites tares des âmes relativement honnêtes. Il y en a de sciemment injustes, criminelles, vicieuses, méchantes, de mauvaise foi ; sur celles-ci, aucun raisonnement humain ne peut avoir de prise. Pour les ébranler, il faudrait une intervention divine : le miracle de la route de Damas, qui foudroya l’apôtre Paul !

Les quatre petites tares que je viens d’énumérer sont généralement unies comme des sœurs qui s’aiment ; mais, suivant les caractères, l’une prévaut sur l’autre, et il est rare qu’elles soient de même taille et de même envergure. La vanité règne seule quelquefois, si elle est accompagnée de sottise suffisante et d’absence d’esprit critique. On voit, en effet, des hommes et des femmes, s’avancer dans la vie le visage satisfait et la bouche souriante, s’admirant eux-mêmes, et parfaitement certains d’exciter l’approbation d’autrui. Ils ne connaissent ni l’envie, ni la jalousie, tellement ils sont certains d’avoir toujours la première place dans le cercle où ils se meuvent. L’impatience de la supériorité d’autrui ne les tourmente jamais, puisqu’ils ne la discernent pas ; la fureur de l’égalité leur est inconnue, car ils se trouvent toujours préférables aux autres. Lorsqu’une femme possède ce don de la satisfaction permanente, beaucoup de souffrances lui sont épargnées. Elle n’est jamais jalouse en amour : son mari peut la tromper, même avertie, elle n’y croit pas ! Des phénomènes identiques se manifestent chez les hommes. Les moindres honneurs, dès qu’on les leur rend, se gonflent à leurs yeux de façon démesurée ; satisfaits au suprême degré, ils n’envient pas les autres. Mais cette catégorie d’êtres est si peu intéressante en soi, qu’après en avoir noté l’existence, elle ne vaut pas la peine de s’y arrêter.

Beaucoup de fierté vraie sauve de la vanité ; le fatalisme également ; une grande finesse d’intelligence produit le même effet ; les âmes stoïques ne la sentent presque pas ; les âmes chrétiennes victorieuses l’ont bannie, mais, chez la grande masse des individus, elle est à la base des impulsions, des paroles, des actes. Les êtres intuitifs, les esprits à perception nette, la devinent et la sentent immédiatement chez les autres. Cette vulgaire production du cœur ternit les plus nobles qualités. Trouver une nature dépourvue de vanité procure une joie rare qui redonne confiance dans la nature humaine.

Malgré leur parenté apparente, il faut tracer une ligne de démarcation nette, entre la vanité et l’ambition. Cette dernière peut être noble ; la première ne l’est jamais. L’être vaniteux qui ne lutte plus contre son instinct de paon, devient, par cela même, capable des plus basses pensées, et des plus méchantes actions ; il est fatalement un faiseur de peines, car la vanité est implacable. Pourtant elle représente une faiblesse et non une force, mais le mal que peut produire la force brutale est moins cruel et moins dangereux.

Il y a des femmes, — les ravages de la vanité masculine revêtent généralement d’autres formes, — irréprochables en apparence, sans faiblesse passionnelle à se reprocher, capables même d’actes de bonté, persuadées par conséquent de leur droit au respect, et qui ont fait plus de mal, par leur vanité et leur jalousie, que n’en ont jamais causé, malgré le retentissement de leurs fautes, d’autres femmes, ouvertement immorales, mais qui n’étaient, du moins, ni vaniteuses, ni jalouses.

La jalousie dont je parle ici n’est pas celle du cœur. Elle naît de l’avidité des louanges, ce sentiment qui rend insupportable les succès d’autrui et produit un irrésistible besoin de dénigrement. Tout rayonnement, autour du front du prochain, irrite ces amours-propres ultra-sensibles ; un désir aveugle de ternir cette auréole les saisit, les emporte, les domine… Ils ne se demandent pas quel sera le résultat de leurs paroles perfides et de leurs manœuvres insidieuses ; ils ne pensent qu’à la satisfaction immédiate de faire descendre du piédestal ou du moins de quelques échelons, les êtres dont la supériorité en un genre quelconque les offusque. Ces échelons descendus peuvent avoir, pour ces derniers, des conséquences désastreuses, qu’importe ! ou, pour mieux dire, nul ne s’en occupe.

L’habitude de consulter sa conscience est forcément abandonnée par les vaniteux ; ils ne pourraient se supporter eux-mêmes, s’ils l’interrogeaient. Lorsqu’ils la sondent, c’est sur d’autres points ; ils n’en ouvrent que quelques portes et cadenassent les autres. C’est là une pitoyable ruse dont presque tous les hommes se rendent inconsciemment coupables. Écouter toutes les voix du juge intérieur est gênant à certaines heures de la vie. Il y a des moments où l’on se bouche l’oreille de droite pour ne laisser arriver les sons qu’à l’oreille de gauche. Mais ce sont là souvent des lâchetés momentanées ; chez les vaniteux, au contraire, l’habitude est devenue invétérée. Leur mal est comparable à la gangrène qui empoisonne le sang, amène la mort, et pourtant ne produit pas ces lancements violents qui indiquent au malade le siège et les progrès du mal.

Malgré cet engourdissement chronique de leur conscience, ces faiseurs de peines sont les premières victimes de leurs malfaisantes pensées. A moins d’être des sots, ils ne sont jamais satisfaits de leurs avantages sociaux. Voir des gens posséder ce qu’ils n’ont pas, est une écharde dans leur chair. Si Dante vivait aujourd’hui, il ajouterait un nouveau cercle à l’enfer, celui de la vanité insatiable et jamais rassasiée.

Les vaniteux et les jaloux répandent du poison autour d’eux ; ils détruisent ou ternissent ce qui fleurit de meilleur dans le cœur humain : sympathie, amitié, estime ! Qui n’a fait l’expérience des refroidissements inexplicables que rien ne justifie. Les poignées de mains deviennent moins cordiales, le ton moins affectueux, les paroles moins confiantes. C’est comme une défiance soudaine, une ombre qui s’interpose, un je ne sais quoi de changé qui n’y était pas la veille. Inutile de chercher bien loin la cause du malentendu, il n’y en a pas, la plupart du temps. Il a suffi de l’influence d’un être vaniteux et jaloux, pour répandre dans les esprits, par le dénigrement ou la calomnie, le germe destructeur des sentiments d’affection et de respect.

En pareil cas, impossible de parer le coup ; on ne se défend pas contre des ombres ! L’expérience de la vie, une bonne dose de philosophie, un certain stoïcisme d’âme aident à supporter ces pénibles surprises, sans que l’on perde son équilibre. Mais les caractères moins bien dressés, plus enthousiastes, plus impulsifs, en souffrent cruellement. Ils en souffrent à cause des amitiés qui se voilent et qu’ils craignent de perdre ; ils en souffrent, parce qu’ils avaient confiance dans l’ami qui les a desservis, et que la preuve de sa trahison les anéantit.