Les petites tares de l’âme sont la source d’une bonne partie des misères que les hommes se font les uns aux autres. La plupart d’entre eux n’en soupçonnent même pas l’existence, et s’ils apprenaient à remonter de leurs actes aux causes qui les ont produits, ils seraient stupéfaits de découvrir dans leurs cœurs ces excroissances malfaisantes.
Cette ignorance de leur vie intérieure où presque tous les hommes vivent, rend difficile la guérison des maladies morales. Ce qui, au début, n’était qu’une tendance facile à réduire, devient promptement une infection incurable. Apprendre à connaître les véritables mobiles de ses sentiments et de ses actions[5] devrait être le premier devoir de tous les êtres pensants. Or, cette étude subjective est, au contraire, absolument négligée.
[5] Voir le chapitre : « [Égalité] ».
Sauf aux époques de grande crise, l’homme vit automatiquement, sentant, agissant sans se rendre compte de ce qui le pousse dans un courant plutôt que dans un autre. Lorsque ses intérêts sont en jeu, il devient plus accort, mais c’est chez lui un travail intellectuel et non moral. S’il prenait l’habitude de s’examiner davantage, son cœur serait un jardin mieux cultivé, dont les mauvaises herbes seraient parfois arrachées.
Nous sentons cet organe par ses contractions de joie ou de peine, mais nous le traitons comme l’une de ces chambres abandonnées où la poussière, les insectes, les toiles d’araignée s’étalent à l’aise, sans qu’un plumeau diligent vienne les disperser jamais. Les examens de conscience ont toujours été rares, la paresse des âmes et des volontés s’y étant sans cesse opposée ; on les pratiquait tout au plus à certaines époques de l’année, pour cesser d’y penser ensuite.
Dans la vie moderne, si agitée, le temps manque pour les retraites ; il faudrait revenir au système de Pythagore, et repasser sa journée chaque soir, comme on prend son bain, le matin. Mais le soir, on est d’ordinaire si exténué, que les descentes dans l’âme sont brèves et superficielles. Le seul moyen pratique de savoir ce qui se passe en nous, serait de nous le demander à chacun de nos actes et de nos paroles. Nous avons bien l’habitude de regarder où nous mettons les pieds pour diriger notre marche, et cela ne nous coûte aucune fatigue. Pourquoi n’appliquerions-nous pas à l’ordre moral ce que la prudence, dans l’ordre physique, nous fait accomplir si aisément ?
Mais pour comprendre la nécessité d’interroger sa conscience, il faut avoir appris à lui donner de l’importance. Ceux pour qui elle représente une formation artificielle, héritage des générations antécédentes et que les générations futures ne connaîtront plus, hausseront les épaules à l’idée d’en faire un objet d’usage journalier. Ceux qui la nient parce qu’ils ne la sentent plus tressaillir, n’ont qu’à fermer ce livre : il ne peut offrir d’intérêt qu’aux âmes pour lesquelles l’existence d’une voix qui les approuve ou les blâme représente une réalité vécue.
Cette voix est-elle un souffle de l’esprit ou une substance plus fine que la matière animale, puisqu’elle en condamne les instincts aveugles ? Le saurons-nous jamais ? En tout cas, cet organe ou ce souffle produit des phénomènes divers et changeants ; à quelques-uns, il ne s’est jamais révélé ; d’autres l’ont endormi de force, et, toutes les fois qu’il a donné signe de vie, il a été étouffé comme Desdemona par Othello. Chez d’autres encore, il est sujet à des sommeils et à des réveils subits que rien n’explique.
Les personnes qui vivent en communion continuelle avec leur conscience sont fort rares ; ce sont les êtres supérieurs, ceux qui savent diriger leur vie et exercer une influence bienfaisante sur celle d’autrui. Les faiseurs de peines ne se recrutent pas dans leurs rangs. Mais cette élite est peu nombreuse. Des êtres bons, généreux, aimant le bien, détestant le mal, n’en font point partie, car on n’arrive pas sans peine à cet état qui demande un effort constant et une attention patiente. Sans tomber dans les scrupules excessifs qui obscurcissent l’esprit et angoissent inutilement le cœur, nous devons réfléchir aux effets de nos actes et de nos paroles. Tout dans ce monde, ne l’oublions pas, a une plus longue portée que l’esprit borné de l’homme ne le suppose. S’il s’en rendait mieux compte, sa vie intérieure et sociale s’orienterait sans doute différemment.