On ne peut méconnaître que le féminisme pose une grave question d’économie sociale et de dignité humaine, mais, dans ses excès, d’où procède-t-il, lui aussi, sinon de l’idée égalitaire ? Il a fait de justes conquêtes et en fera encore, s’il se garde de vouloir uniformiser les êtres. L’homme doit lutter contre la nature pour l’asservir à ses besoins, non pour en détruire les lois fondamentales. Il y a une sorte de plan divin ou d’ordre naturel des choses qu’on ne peut essayer de renverser. Tout effort prolongé en ce sens aurait des conséquences contraires au but poursuivi.

Pourvu que les femmes ne s’enivrent pas d’illusions égalitaires, elles arriveront à conquérir, auprès de l’homme, une place toujours plus considérable : l’instruction intégrale se généralisera, et les moyens honorables de vivre se multiplieront. Mais si elles s’attachent à la chimère des fonctions identiques, elles auront de pénibles surprises. Il y a des femmes supérieures et des hommes fort médiocres, c’est indéniable ; mais l’excès d’intelligence d’un côté et sa pauvreté de l’autre ne suffisent pas à établir l’égalité.

Oh ! le malheureux mot qui ne peut jamais s’appliquer en aucun sens et fausse les cerveaux et les cœurs ! Prenons comme exemple la banale comparaison d’une souveraine et d’une paysanne. Naturellement cette dernière ne peut songer à être l’égale de la première, et pourtant, si la fermière est belle et la reine laide, c’est la reine qui, sur ce point spécial, n’est pas l’égale de la fermière. Le moindre petit professeur, s’il a du génie, peut refuser de reconnaître comme son égal le plus riche personnage du royaume ; de même l’homme bien élevé vis-à-vis du voyou ; cependant le voyou, par la force de ses muscles, regagne l’avantage dans un pugilat, et l’inégalité s’établit à son profit. Et ainsi de suite, indéfiniment.

Ce mot, fatal à la paix du monde, devrait être rayé de toutes les langues et se réfugier uniquement dans le code. Mais, dira-t-on, sans ce besoin d’égalité qui tourmente les âmes, aucun progrès ne se serait accompli dans le monde : c’est lui qui a poussé les hommes aux conquêtes… En est-on bien sûr ? Ne les doit-on pas plutôt, comme le dit Pasteur, aux travaux désintéressés de l’esprit ? Même au point de vue social, il ne faut pas confondre le désir normal, sain et juste, de l’amélioration pour tous avec le chimérique désir d’un état identique pour tous.

Quant à la question de réforme légale, le simple sentiment de la justice aurait suffi à faire modifier la législation de façon plus équitable ; et pour les réformes encore indispensables sur ce point, c’est sur lui qu’il faut compter, car le besoin d’égalité ne répond pas, si on l’analyse de près, à l’esprit de justice ; il voit presque toujours les choses sous un seul angle. L’homme demande à être l’égal de son supérieur, presque jamais de son inférieur, ce qui réduit l’aspiration égalitaire à un besoin de monter, d’atteindre des conditions matérielles et morales supérieures à celles qu’on possède, aspirations légitimes, mais qu’il est pernicieux de déguiser sous un faux nom.

Justice et fraternité, ces deux termes devraient être le catéchisme social de l’homme moderne. Eux seuls sont capables de pacifier l’âme et d’établir entre les créatures humaines des rapports qui ne soient pas réciproquement une source de souffrance. Ils renferment les éléments capables d’améliorer la vie de chaque individu et celle des sociétés humaines ; la recherche de l’égalité, au contraire, ne sera jamais qu’une puérile erreur, grosse d’inévitables déceptions ; elle empire la destinée de l’homme et rend son cœur amer.

Sans diviser absolument, comme le faisait le comte de Gobineau, — ce prédécesseur français de Nietzsche, — les valeurs humaines en quatre catégories : fils de rois, imbéciles, drôles, brutes, il est certain que la terre donne parfois naissance à des êtres d’élite possédant, selon le mot de Carlyle : « La divine idée du monde », et qu’il est impossible de les confondre avec la grande masse des médiocres et des instinctifs. La seule égalité possible consiste en ce que, tous, nous avons besoin les uns des autres : chaque être humain a sa fonction définie dans le grand mouvement de l’univers. On ne le comprend pas toujours ; si l’on s’en rendait mieux compte, les rapports des hommes entre eux s’adouciraient singulièrement. Les rares êtres qui, persuadés de cette vérité, essayent d’y conformer leurs actes, vivent dans une atmosphère de justice et de fraternité dont le chaud et clair rayonnement se répand sur tous ceux qui les approchent.

L’important est d’acquérir la conscience des choses ; l’inconscience est la grande ennemie ; elle nous fait marcher en aveugles et nous mène parfois jusqu’au crime.

CHAPITRE IV
PETITES TARES DE L’AME

Garde ton cœur plus qu’aucune chose que l’on garde, car c’est de lui que procèdent les sources de la vie.

Proverbes.