Un autre fâcheux effet de la doctrine égalitaire est de détruire toute originalité. Dans le désir d’être semblable aux autres, l’homme abolit en lui tout ce qui le différencie de son prochain. Il a toujours suivi les mêmes modes, les mêmes habitudes de vivre, il s’est toujours cru obligé aux mêmes plaisirs, mais la tendance, qui déjà existait du temps de Rabelais, — et Rabelais avait des ancêtres, — tend à s’accentuer davantage. Les originaux diminuent de plus en plus ; personne ne ressort en saillie. On n’a qu’une pensée : copier les usages des autres, et, naturellement, de plus haut que soi. Les parents s’agitent, dès qu’ils voient des goûts spéciaux se manifester chez leurs enfants. Une jeune fille, qui n’aime ni le monde, ni la toilette, est considérée comme un échantillon de mauvais goût. Les mères s’alarment : il faut aimer ces choses-là, par force, pour être au niveau des autres ! Et celles qui savent par expérience ce que le développement de ces goûts entraîne pour l’avenir, n’en sont pas moins désireuses de les voir naître et fleurir chez leurs enfants. Ce sentiment illogique, d’où procède-t-il, sinon de l’esprit d’égalité qui trouble les cerveaux ?

On voit des mères intelligentes, droites, honnêtes, se résigner d’avance à toutes les sottises que commettront leurs fils, comme à un droit de péage auquel il est impossible d’échapper, à cause de la parité absolue des êtres entre eux. Voilà la capitale erreur : les hommes ne sont pas tous semblables ; l’instinct, en plusieurs cas, les différencie les uns des autres, et, plus encore, les moyens de le gouverner ou de le réprimer.

Il n’y a rien de plus antipathique et de plus ridicule au monde que la fausse originalité, que la recherche de se distinguer d’autrui ; mais quand on a réellement des goûts et des façons de penser particulières, pourquoi ne pas s’y abandonner simplement ? Ce besoin d’appartenir à un troupeau est l’un des plus absurdes qui existe. Si une initiative part d’assez haut pour qu’il soit élégant de la suivre, on voit la masse des gens s’empresser de la seconder, même si elle ne correspond à aucune de leurs tendances. C’est pourquoi l’on s’ennuie si vite de toutes choses ! Le nombre de ceux qui y participent sans conviction produit ce désastreux effet.

Les meilleurs et les plus éclairés ne résistent pas toujours à cette tendance à l’imitation, qui a pour complice la lâcheté et la paresse inhérentes à l’homme. Leur devoir serait, au contraire, de la combattre avec toutes leurs énergies, puisqu’elle rapetisse l’individu et rend la vie monotone.

Si la notion égalitaire n’avait pas étouffé tout germe d’originalité dans les âmes, l’élargissement des points de vue, la plus grande indépendance dont chacun jouit et l’entrée dans un nouveau siècle auraient dû faire éclore des variétés infinies dans les personnalités. Mais cette notion a pénétré la majorité des cœurs et arrive même à étouffer chez quelques-uns les dons qui les auraient mis en valeur, tellement le besoin de se conformer à la sottise générale est puissant.

La mode est l’image frappante de cet état d’esprit. La femme très riche, et la plus petite bourgeoise sont vêtues de même : identique forme de robe, de manteau, de chapeau ! Seulement, ce qui est élégant chez l’une est laid chez l’autre, à cause de la coupe et de la qualité des étoffes et de la façon dont la toilette est portée. Si la petite bourgeoise, aux ressources modestes, avait assez d’imagination et d’originalité pour adopter un costume inventé par elle, conforme à ses moyens, elle serait bien plus charmante, dépenserait moins et ne ressemblerait pas à une mauvaise copie. Mais elle n’a pas cet esprit, et sert à son tour de modèle à l’ouvrière, qui imite ses chapeaux et ses robes.

On raconte qu’un célèbre peintre français du XIXe siècle confectionnait lui-même les robes de bal de sa femme. Il drapait sur elle des morceaux d’étoffe, de la gaze, des rubans, des fleurs ; tout cela attaché par des épingles et inventé au dernier moment. L’effet était merveilleux, et les toilettes de Mme *** justement célèbres. Quelle femme se prêterait aujourd’hui à pareille fantaisie ? L’idée de ne pas ressembler aux autres, de ne pas être suffisamment banale la glacerait de terreur.

Il en est de certains défauts comme de certaines robes, il faut les avoir. Si quelqu’un s’en passe, il est pris pour un détraqué. Le monde est beaucoup plus exigeant sur les défauts que sur les qualités. Il ne permet pas qu’on lui escroque ceux qu’il est habitué à constater. Avec les années, lorsqu’ils ont cessé d’occuper l’attention du monde, les individus sont autorisés à affirmer leur manière d’être particulière, mais en général, à cet âge, on a perdu toute saillie, comme les pièces de monnaie qui ont trop circulé. Jusqu’à quarante-cinq ou cinquante ans, — sauf s’il appartient à la catégorie des solitaires et des indépendants, — l’homme est obligé à certaines attitudes ; il doit manifester certaines passions et pratiquer certains vices, même innocents. S’il s’en abstient, on croit à de l’hypocrisie, à une pauvreté de nature ; en tout cas, cette non identité complète avec les gens du même âge ou de la même condition paraît un fait anormal qui n’éveille aucune sympathie et provoque les défiances.

L’uniformité en toutes choses est le trait caractéristique de ce commencement de siècle : tout le monde, homme ou femme, se coiffe de la même façon, s’habille de la même façon, se meuble de la même façon, cultive les mêmes sports, adopte les mêmes formes de langage. Démarche, allures du corps, gestes des mains, une mode implacable règle tous les mouvements. Regardez des jeunes filles passer dans la rue, ne dirait-on pas des poupées mécaniques sorties d’un même atelier ? La maternité et l’expérience mettent quelques nuances dans cette monotonie d’attitude, mais jusqu’au mariage ou à l’amour, elle est absolue. Celles qui savent rester elles-mêmes, marcher et se tenir comme la nature ou leur vision personnelle du beau le leur suggère, sont les intelligentes et les rares. La généralité montre une pauvreté d’imagination déplorable et pose avec constance, non en vue de l’esthétique, mais de l’uniformité correcte.

La variété est déjà une beauté en elle-même, et partout où la volonté de l’homme peut atteindre, il s’acharne à la supprimer. La nature, qui a plus d’esprit que nous, ne répète jamais le même visage, joli ou laid. Pourquoi ne pas l’imiter, au lieu de gâter les choses belles par des copies serviles et fades ? Il y a des gens qui, s’ils le pouvaient, identifieraient les sexes pour tout égaliser.