Ils ne diront pas d’un savant : il manque de littérature et de philosophie, mais : sa science est incomplète, superficielle… S’il s’agit d’un homme politique, d’un psychologue, d’un historien, ils l’attaqueront sur sa culture générale. La femme ne s’acharnera pas sur les pires défauts d’une autre femme, mais elle essayera de démolir ses qualités ou ses avantages, ceux surtout qui font son prestige et auxquels elle a le plus sacrifié. C’est le besoin d’égalité qui excite à ce genre de démolissement, dont parfois la méchanceté positive est absente.

Le mécontentement qui attriste tant de vies a également sa source dans la notion erronée qu’il faut posséder ce que les autres possèdent. Les malades, — car c’est là une maladie de l’esprit, — ne se disent pas la chose si nettement à eux-mêmes, mais ils la sentent toujours ; il suffit de les observer d’un peu près pour s’en convaincre. Le nombre des gens qui ne sont pas satisfaits de leur sort est immense, et je ne parle que des classes dirigeantes. Tous possèdent des appétits supérieurs à leur condition, et quand la condition s’améliore, l’appétit croît et le mécontentement reste le même.

Les gens excessivement riches, ou ceux qui occupent une haute situation personnelle ou sociale, sont en général indemnes de la maladie égalitaire ; les indépendants, les solitaires, les philosophes et les sages ne la connaissent pas, et ils en sourient quand ils la constatent chez autrui. Les natures droites, bonnes et simples l’ignorent complètement, mais tous les médiocres d’âme en sont atteints ; leur bas niveau offre un terrain admirable à la culture du bacille. Et cette rage d’égalité en fait immédiatement des faiseurs de peines. Dans leur famille, dans leur entourage direct, la mauvaise humeur, résultant de ce besoin non satisfait, les rend insupportables, irascibles, injustes…

La doctrine de l’égalité a nui énormément à l’auto-critique ; le sentiment de la mesure se perd, les gens s’arrogent le droit de trancher les questions qu’ils ignorent. Avec le sentiment de la mesure et la perception juste de l’échelle des valeurs, le tact, cette chose subtile qui adoucit les angles et rend aisés les rapports sociaux, diminue nécessairement. Les épithètes les moins flatteuses sortent des lèvres les plus incompétentes, non seulement en littérature (la littérature prétendant être l’image de la vie, chacun peut se croire en mesure de la juger), mais en peinture, en musique, en science même…

Cette dernière, surtout sous sa forme médicale, intéresse vivement les femmes, ce qui est juste, du reste, car, ayant charge d’enfants, elles doivent connaître les règles de l’hygiène et savoir, en cas d’absence du médecin, appliquer certains remèdes urgents ; mais il est un peu ridicule de les entendre légiférer sur les méthodes de cure, et lancer sans ménagement, à l’adresse de praticiens parfois célèbres, l’épithète d’imbécile ou de charlatan. Quelle est la source cachée de cette singulière audace ? Le besoin d’égalité. Parce qu’elles ont appris le nom de quelques-uns des remèdes à la mode et des nouvelles applications de la thérapeutique, elles s’imaginent en savoir à peu près autant que ceux dont la vie a été consacrée à ces études.

Il en est de même dans toutes les branches du savoir humain : les hommes, tout comme les femmes, se plaisent à trancher sur les choses qu’ils ne connaissent pas. La plupart du temps, ils ne savent pas eux-mêmes quel mobile les pousse à mettre ainsi à découvert leur ignorance. Ils obéissent non pas aux pièges de leurs instincts, comme lorsqu’ils sont guidés par le génie de l’espèce, mais à ceux de la fausse doctrine égalitaire, qui a été répandue dans leurs âmes. Se taire ou interroger n’équivaudrait-il pas à confesser qu’ils reconnaissent à celui qui parle une compétence qu’ils ne possèdent pas eux-mêmes ? Les gens d’esprit ne tombent pas dans cette erreur, mais si les gens intelligents sont innombrables, combien sont rares les gens d’esprit, capables d’auto-critique !

Il est impossible de connaître et d’approfondir chaque sujet, mais il est indispensable d’avoir des « clartés de tout », pour s’intéresser aux arguments en discussion et même pour y toucher. Mais entre toucher et trancher, entre glisser une appréciation ou dogmatiser péremptoirement, il y a la distance qui sépare une brise légère d’un gros vent de pluie.

En présence d’hommes dont l’autorité est reconnue en certaines branches, on voit des gens fort médiocres se carrer dans leur fauteuil, avec l’air de dire : « Vous passez pour un grand savant, un grand artiste, un grand ministre, mais sachez bien que, malgré cela, je me considère comme votre égal ! » Les mots ne sortent pas des lèvres, mais l’attitude et le regard parlent clairement. Des sots outrecuidants ! dira-t-on. Oui, des sots outrecuidants, mais la doctrine égalitaire tend à les multiplier de façon effrayante.

Ce genre de sentiments alourdit et aigrit la vie sociale. Il pénètre dans les familles et les désagrège. Tous les membres ne sont pas doués des mêmes facultés et des mêmes dons ; celui qui s’élève au-dessus des autres par sa beauté ou son esprit, ne flatte plus que rarement l’amour-propre de ses proches ; au contraire, cet amour-propre s’insurge contre sa supériorité, réelle ou apparente. Volontiers on conspire à son détriment, et, dans l’existence familiale, il est le plus malheureux de tous, car il a contre lui toutes les vanités en révolte. Ses actes, ses paroles, ses façons d’être sont l’objet de critiques sourdes et continuelles. Sans la doctrine égalitaire, la famille aurait été heureuse et fière de constater le charme ou la célébrité d’un de ses membres, ce qui aurait assuré des satisfactions à tous. Loin de là, il y a rébellion dans les âmes : la vie de celui qui a émergé est empoisonnée par les hostilités qui l’entourent, le cœur des autres se consume dans des rancunes mesquines. Ces peines en engendrent d’autres, à l’infini, et elles forment, réunies les unes aux autres, un fardeau qui courbe les épaules de l’humanité sous un poids déprimant.