La même hygiène, les mêmes exercices, la même nourriture, pourront peut-être diminuer la dissemblance des formes extérieures (et encore sera-ce possible ?). Mais l’intelligence, le caractère, les sentiments, rien ne les ramènera jamais à un niveau égal. Il ne s’agit pas seulement des différences d’éducation et d’hérédité ; deux frères élevés de façon identique donneront les résultats les plus opposés : l’un comprendra tout dans la vie, l’autre ne comprendra rien ! Leur situation dans la société sera donc fatalement différente, leur travail aura une rétribution différente, l’un aura du prestige sur les volontés et les esprits, l’autre ne pourra que subir le courant général. Voilà donc l’égalité détruite dans les circonstances où elle paraissait le plus facile à établir.

Que sera-ce dans les cas où les débuts de l’existence, l’influence des milieux et l’empreinte atavique sont diamétralement opposés ? D’ailleurs, outre la naissance, la fortune, les dons extérieurs, l’intelligence, le caractère, tant de forces secrètes différencient les hommes les uns des autres, que, même si on parvenait à niveler tout le reste entre eux, ils resteraient toujours dissemblables. Il y a dans chaque être des puissances spéciales dont on n’a pas pénétré l’essence et dont il est tout aussi impossible de déterminer que de régler les effets. Pourquoi tel capitaine, tel chef d’usine, tel maître d’école ont-ils du prestige sur leurs soldats, leurs ouvriers, leurs élèves ? Pourquoi tel autre, doué peut-être de qualités supérieures, ne parvient-il jamais à se faire écouter ni obéir ? La psychologie moderne n’est pas encore arrivée à découvrir par quelles mystérieuses forces certaines organisations dominent les autres, donnent une impulsion aux autres, attirent les âmes comme la flamme les phalènes. Contre ce magnétisme qui donne le pouvoir, provoque l’amour, influence l’opinion, aucun féroce niveleur ne pourra prévaloir jamais. Ce sont là vraiment des portes closes, au seuil infranchissable.


Dans les classes pauvres et dans la longue parabole des déclassés, si nombreux aujourd’hui, il est naturel que le mot égalité ait fait fortune ; il semble le remède à tant de justes besoins et d’injustes souffrances. Mais après avoir jeté son poison dans le cœur des ignorants et des malheureux, pour lesquels il est synonyme de revanche, il a pénétré l’âme générale du monde, et les privilégiés de la fortune et du bonheur y ont puisé le droit de se rebeller contre toute supériorité. Ceux dont l’existence est facile et bonne, y trouvent le prétexte d’un mécontentement continuel et d’une mauvaise humeur chagrine. Le cri qu’on entend n’est plus seulement celui des êtres persécutés et souffrants ; c’est la plainte des vanités exacerbées, qui toutes veulent grimper aux premières places et supportent malaisément de ne pas y être poussées de force par l’opinion publique.

Les quatre syllabes qui, lorsqu’elles partent de la bouche des meneurs d’hommes, poussent le peuple aux émeutes, aux grèves, aux révolutions, ont produit dans la vie intime des classes[4] bourgeoises des bouleversements également dangereux.

[4] Voir Ames dormantes.

La diminution du respect des enfants vis-à-vis des parents en procède de façon directe. On l’attribue au développement de l’individualisme, résultat de l’éducation moderne ; mais ne provient-il pas plutôt de ce que l’esprit a perdu le sens des mesures et a désappris à les évaluer ? Seuls les êtres d’élite savent s’incliner encore devant les supériorités. Les médiocres s’y refusent, depuis le collégien qui s’imagine être sur le même pied intellectuel que son père ou son professeur, jusqu’au néopoliticien qui traite d’imbéciles les principaux hommes d’État de son pays, et au sous-lieutenant qui appelle son général : vieille ganache !

Cette prétendue indépendance n’empêche point ceux qui croiraient se diminuer en subissant le prestige d’hommes supérieurs, de rechercher avidement les puissants du monde, pour solliciter les avantages dont ils disposent. Aucune admiration, aucun respect sincères ne se mêlent à leurs efforts pour obtenir qu’un rayon du soleil tombe jusqu’à eux. Ils se sentent égaux à tous, — mais ce sentiment, au lieu de développer dans leurs âmes une dignité fière, les pousse à l’abaissement moral de feindre, en vue de leurs intérêts, une humilité dont ils enragent de devoir porter le masque. Pourquoi lui et pas moi ? se demandent-ils. Ces mots sont écrits aujourd’hui dans la plupart des cœurs. Les plus naïfs les formulent à haute voix, et il y a quelque chose d’inexprimablement triste dans cette exclamation puérile de gens incapables, qui se croient en mesure de gouverner le monde, de produire un chef-d’œuvre, de découvrir une des forces ignorées de la nature.

Si les jugements que les hommes portent les uns sur les autres étaient connus, la plupart des liens se rompraient, sauf dans les cas rares des âmes qui sentent le respect de leurs affections. Ces appréciations malveillantes sont-elles toujours l’effet de l’envie, de la méchanceté, de la calomnie ? Oui, certes, parfois, mais en général, elles proviennent des cœurs que le venin de l’égalité a infestés.

Ne pouvoir arriver, sur certains points, à la compétence des autres, leur est insupportable ; ils veulent passer le niveau sur les têtes. Or, il n’y a qu’un moyen : abaisser les fronts qui se dressent trop haut, et la meilleure manière d’y parvenir est le dénigrement. Une actrice célèbre disait d’une autre : « C’est une comédienne parfaite, rien ne lui manque, que l’art. » Ces mots blessaient savamment le point sensible, c’est-à-dire celui qui fait la raison d’être d’une existence. Eh bien, c’est ce point-là que les égalitaires visent toujours.