Le christianisme lui-même, tout en proclamant que tous les hommes sont enfants de Dieu, contredit absolument, par la doctrine des appelés et des élus, le principe égalitaire. Pour nous en tenir à la religion de l’Occident, il résulte de l’ancien et du nouveau Testament que l’Éternel n’a pas vis-à-vis de chacun des intentions identiques, qu’il emploie des mesures diverses, qu’il crée des vases d’élection et des vases de perdition. N’est-il pas le potier qui se sert d’éléments différents pour des fonctions différentes et avec lequel nul n’a le droit de contester ? Les paroles de l’apôtre Paul sont à ce sujet nettes et explicites : Dieu appelle qui Il veut, rejette qui Il veut, et pourtant, tous sont ses enfants, tous sont égaux devant son amour et sa justice.
C’est là le mystère que le sentiment de la solidarité bien comprise tend à éclaircir ; la tête a besoin des bras et les bras, de la tête. Et ce besoin mutuel crée une sorte d’égalité entre les membres d’un même corps ; mais l’inégalité des conditions et des dons durera aussi longtemps que le monde, et même peut-être au-delà du monde.
Les fondateurs d’État et les différentes civilisations, s’inspirant des inégalités de la nature, établirent des régimes, basés sur tant de tyrannie, d’abus et de criantes injustices, qu’enfin le cœur de l’homme se révolta. La déclaration, relativement récente, de l’égalité de tous devant la loi, procède de cet éclat d’indignation, si fort chez quelques-uns, qu’il a créé d’irrésistibles courants et imposé dans la législation quelques principes à base d’équité.
On n’est encore qu’au commencement de la route à parcourir. De grandes réformes restent à accomplir, et le devoir de tous est de travailler, même au prix de graves sacrifices personnels, à accélérer les conquêtes de la justice. Celles-ci promettent à l’humanité un avenir meilleur, où les revendications seront moins âpres, étant moins justifiées, où les poussées de l’envie s’atténueront, où, lorsque surgiront des conflits, chacun sentira qu’il existe des « juges à Berlin », et une opinion publique intelligente et droite dont les arrêts auront moralement force de loi. Ce jour est éloigné encore, bien que l’aurore en semble proche à quelques-uns ; mais que ce résultat soit atteint à longue ou à brève échéance, il représente la seule victoire contre l’inégalité à laquelle l’homme puisse prétendre.
Le mirage de l’égalité des conditions, qu’on fait miroiter devant les foules, est aussi décevant que les plus fausses chimères dont on ait jamais amusé l’humanité. Autant promettre à l’homme de l’empêcher de mourir ! Un médecin qui leurrerait ses clients de pareille espérance, passerait pour un charlatan, un ignorant ou un fou ! Les prophètes, annonciateurs d’une société future dont tous les membres posséderont les mêmes avantages, préparent, à ceux qui leur prêtent foi, de terribles déconvenues. En tous cas, ils développent dans les âmes un inguérissable mécontentement, une croissante irritation, qui, au lieu d’augmenter le sentiment de la fraternité, en étouffe les germes.
On répondra que mes arguments enfoncent des portes ouvertes, que les plus ignorants se rendent compte des inégalités de la nature, et savent que pas une feuille d’un même arbre n’est semblable à l’autre. Nous ne songeons pas, s’écrient les nouveaux apôtres, à modifier les lois de la création, dont la cause première est encore inconnue, mais à transformer la société que les hommes ont constituée, à abattre les barrières qu’ils ont dressées, à donner à chacun la part qui lui revient dans les fêtes de la vie, à établir, en somme, un état idéal, où tous occuperont une place au festin. Certes, chacun n’aura pas le même visage, la même taille, la même vigueur physique, les mêmes dons intellectuels, mais la future organisation sociale pourvoira à donner à tous la même situation et le même tremplin.
Comme si cette situation et ce tremplin ne dépendaient pas justement du visage, de la taille, de la vigueur physique et des dons intellectuels dont le distributeur, de quelque nom qu’on l’appelle, n’en fit jamais qu’à sa guise ! Mais aucun raisonnement ne prévaut. Le mot d’égalité semble avoir égaré les meilleurs esprits ; ils se sont laissés enivrer par cette fausse divinité. Joseph Mazzini, malgré la hauteur de son intelligence, tenait absolument à inscrire la décevante parole sur le drapeau de la Jeune Italie ; il y tenait plus qu’à toute autre, non seulement pour galvaniser les foules, mais parce que, de bonne foi, il n’en voyait pas le vide et l’absurdité. L’univers, dans toutes ses manifestations, dit : « Inégalité », et l’homme, le faible roseau pensant de Pascal, ose répondre : « Égalité ! »
Il y a dans cette irréalisable aspiration une part de puérilité et une plus grande part de tristesse. Quand on entend des personnes, dont l’ignorance garantit la sincérité, exprimer certaines certitudes, une compassion saisit l’âme. On voudrait prémunir ces cœurs gonflés d’espoir contre les inévitables déceptions et faire luire à leurs yeux de réalisables perspectives, car toute espérance continuellement déçue est pour l’âme un poison corrosif.
Même en admettant la possibilité de constituer par décret législatif un état de choses où les enfants, à leur naissance, seraient tous propriétaires d’un morceau de terrain identique, et auraient tous droit à la même éducation et instruction, l’égalité ne serait pas établie pour cela, non seulement parce que la Providence restera toujours maîtresse de son choix et qu’aucune puissance humaine ne pourra la contraindre à une distribution égalitaire de ses bienfaits, mais parce qu’aucune loi au monde, même soutenue par la violence, ne pourra empêcher qu’il n’y ait des hommes nés pour commander et d’autres pour obéir, dans toutes les classes sociales.