Dans les vies mondaines et les maisons riches, où les obligations d’une grande fortune finissent toujours par extérioriser forcément les existences, ces misères morales se sentent moins, parce que l’on dépend moins les uns des autres. Mais dans les milieux modestes et laborieux, l’homme aurait besoin de trouver dans sa famille, qu’il soit mari, père, fils, ou frère, un abri pour se reposer des luttes de la journée et se préparer à celles du lendemain, un abri où il soit sûr de ne pas rencontrer l’injustice, la mauvaise foi, l’ingratitude, ces ennemis qui le guettent à chaque instant dans la vie publique.

Il y a aussi, bien entendu, des maris, des pères, des fils brutaux, injustes, de mauvaise foi et ingrats, — surtout ingrats, — mais, en général, les torts des hommes prennent d’autres formes, ils tuent d’une autre façon, et leurs torts sont plus apparents, plus grossiers, plus tangibles… Impossible pour ceux-ci de plaider l’inconscience. Ainsi on voit des hommes ruiner leur famille par leurs vices, leur imprudence ou leur faiblesse, mais, du moins, ils ont la responsabilité de ces catastrophes, puisque l’administration de la fortune est entre leurs mains. Pourtant que de fois c’est la femme qui pousse au luxe, se refuse à l’économie, ne veut pas sacrifier ses robes et ses colifichets et rend impossible les réformes que le chef de famille voudrait imposer.

Des statistiques de la criminalité, il résulte que les hommes recourent aux moyens violents pour se débarrasser des femmes, dans une proportion très supérieure à celle de l’autre sexe ; mais dans la catégorie des empoisonnements, celui-ci reprend le dessus. Il en est de même pour les torts qui, sans avoir recours au crime, amènent la mort des membres d’une famille : ceux des femmes sont plus subtils, ils ne frappent ni le regard, ni le toucher, ni l’opinion, et si la loi se mêlait de les rechercher, ils échapperaient à son contrôle.

Les hommes prennent leur revanche sur d’autres questions, car ils sont faiseurs de peines tout autant et même davantage que les femmes. Ainsi dans les malheurs qu’amène l’amour, leur responsabilité est plus considérable, et il en est de même sur beaucoup d’autres points. Mais leurs torts, leurs fautes, leurs crimes représentent, la plupart du temps, des réalités positives, tangibles, visibles, dont ils doivent rendre compte. Leur injustice, leur mauvaise foi revêtent des formes agressives et brutales et se montrent plus souvent encore dans la vie publique que dans la vie privée, tandis que la femme, n’ayant pas cette ressource, exerce son action seulement dans la famille et dans l’intimité.

Si la façon perfide de faire souffrir, où excellent certaines créatures humaines, excite l’indignation à cause des découragements douloureux qu’elle provoque et des malheurs qui en résultent, une tristesse profonde se joint à l’indignation, car ces créatures ont souvent le cœur affectueux ; elles aiment ceux qu’elles torturent, elles voudraient être bonnes, remplir leur devoir, elles croient le remplir et sont parfois — pas toujours — absolument ignorantes du mal qu’elles causent.

Lorsque, dans cette existence ou dans des existences successives, elles auront développé leur conscience et que l’éducation de leur raisonnement sera faite, leur réveil sera terrible, car le mot trop tard est le plus douloureux que les lèvres humaines puissent prononcer. Trop tard pour être heureuses elles-mêmes, trop tard pour rendre heureux ceux qu’elles aimaient, trop tard pour réparer les ravages qu’elles ont produits, trop tard pour redonner la vie…

CHAPITRE III
ÉGALITÉ

L’œil ne peut pas dire à la main : je n’ai pas besoin de toi, ni la tête dire aux pieds : je n’ai pas besoin de vous.

Saint Paul.

Parmi les faiseurs de peines, il faut placer au premier rang les utopistes généreux et fous qui ont jeté dans le monde le mot d’égalité. Ce mot, qui répond au besoin de justice qui tourmente les consciences modernes, a séduit les âmes ; pourtant jamais mot n’a contribué davantage à détruire la paix des cœurs en éveillant en eux d’irréalisables aspirations. Une partie du malaise qui trouble la société actuelle en procède directement, car donner pour but aux hommes l’égalité, c’est les placer en face d’une chimère éternellement fuyante.

Sur quoi se basent, en effet, les espérances égalitaires qui aujourd’hui soulèvent les foules ? Où que nous regardions, l’inégalité règne partout : dans les œuvres de la nature, les formations humaines, les infinies variétés psychologiques des individus. Depuis le commencement des siècles jusqu’à maintenant, sous aucune forme, l’égalité n’apparaît dans le monde ; preuve que d’immuables lois s’y opposent. Les religions s’en sont si nettement rendu compte qu’elles ne l’ont jamais proclamée, même au point de vue spécial de la situation de la créature vis-à-vis du créateur.