L’injustice vis-à-vis des enfants est la plus inique ; ils ne peuvent se défendre et ne se rendent même pas compte de ce qui les fait souffrir ; on voit passer dans leurs yeux une surprise, une détresse qui angoissent le cœur. Dans la jeunesse, l’effet des injustices subies est moins émouvant, mais plus dangereux ; il aigrit, endurcit et souvent déprave les âmes. Il éloigne de la famille, prématurément, ceux qui auraient encore besoin d’être guidés par elle ; il dépose dans les jeunes esprits des germes de défiance et de rancune qui ne s’éliminent jamais.
Un fils, une fille, qui voient l’un de leurs parents victime de l’injustice de l’autre, en sont plus frappés que s’il s’agissait de torts plus graves qui se dissimulent mieux et heurtent moins au fond.
Si encore on parvenait à démontrer leurs torts aux êtres injustes, une sorte de soulagement s’ensuivrait. Mais on n’y parvient jamais, souvent parce qu’ils sont inconscients, et presque toujours parce qu’ils sont de mauvaise foi vis-à-vis d’eux-mêmes et des autres. Il est rare que la mauvaise foi ne soit pas alliée à l’injustice ; elles marchent presque toujours de conserve, l’une appuyée sur l’autre. De la famille où elles s’exercent journellement, ces deux sœurs perverses s’étendent à tous les rapports sociaux, qu’elles gâtent et attristent.
La mauvaise foi est subtile, s’insinue partout, même dans l’amour et aussi souvent dans l’amitié. Les relations mondaines en sont saturées, et elle atteint des proportions gigantesques dans la vie publique. Le jeu des partis dans le système parlementaire est basé en grande partie sur la mauvaise foi. Cette nécessité de désapprouver toute noble initiative du parti contraire, et d’approuver aveuglément les sottises de son propre parti donne aux âmes l’habitude de se mentir à elles-mêmes. Les esprits droits tendent à réagir contre ce servage politique, mais au point de vue du système représentatif, ces velléités d’émancipation morale sont réprouvées. Sur certaines questions l’on voit aujourd’hui les groupes se désagréger, les caractères indépendants se refuser à voter contre une motion qui leur paraît bonne, simplement parce qu’elle est présentée par des adversaires. Ces symptômes semblent indiquer un avenir meilleur, où les hommes, au lieu de se ranger sous un drapeau, représentant des intérêts, se disciplineront sous le joug de principes librement acceptés, dont le but unique sera le bien général.
Que nous sommes loin encore de cette sincérité d’âme ! Dans quels rapports humains la mauvaise foi ne règne-t-elle pas en maîtresse ? Les gens, en ce monde, paraissent surtout préoccupés de se tromper l’un l’autre. De l’homme d’État, qui éblouit le pays de promesses qu’il sait ne pouvoir tenir, jusqu’au négociant, qui vend des produits falsifiés, et à l’ouvrier, qui fait par calcul un ouvrage sans durée, pour s’assurer une clientèle, la mauvaise foi s’étale à tous les degrés de l’échelle sociale. On le sait : quelques-uns s’indignent, d’autres sourient ; mais tant qu’elle ne lèse que des intérêts matériels, qu’elle ne se manifeste que dans la vie publique et les rapports extérieurs, on la supporte et on n’en meurt pas.
Mais si elle pénètre dans l’intimité de notre existence sentimentale, elle devient, elle aussi, tout comme l’injustice, une cause de mort, car elle soulève des révoltes dans la partie la plus délicate de notre être. Découvrir de la mauvaise foi chez ceux que l’on aime, — même en dehors de l’amour, — est autrement douloureux qu’une injure ou un acte brutal. Il est triste de ne pouvoir tabler sur le dévouement d’un frère, d’une sœur, d’un ami, mais ne pouvoir compter sur leur bonne foi est plus triste encore. Le cœur se gonfle d’indignation jusqu’à éclater et n’a pas la ressource de se soulager par des reproches comme pour un tort tangible, le caractère de la mauvaise foi étant justement de nuire et d’exaspérer, sans en assumer la responsabilité.
Des personnes, qui seraient fort étonnées si on doutait de leur honorabilité, se permettent de dire les choses les plus blessantes et les plus injustes à leur entourage, de ces choses qui font saigner l’âme. Puis, si leur victime essaye de réagir, elles jouent la surprise, déclarent qu’elles ne comprennent pas pourquoi on se fâche, que pas une parole, dont elles aient à se repentir, n’est sortie de leur bouche. Et cependant leurs lèvres sont chaudes encore des mots incisifs et cruels qu’elles ont prononcés ! Est-ce lacune mentale ou mauvaise foi ?
D’autres individualités ont pour système, dans une discussion, de ne jamais tenir compte des arguments de leur interlocuteur, et reviennent toujours à leur point de départ pour défendre leur égoïsme, imposer des sacrifices à autrui ou reprocher des torts qu’on ne leur a pas faits. Aucune démonstration, aucune explication ne les persuade, les bonnes raisons n’arrivent pas à leur cerveau. Du moins elles n’en tiennent aucun compte et, après des heures de discussion, remettent sur le tapis leurs premiers arguments, dont la fausseté cependant leur a été victorieusement démontrée. Ces mêmes personnes ont pour système de ne jamais reconnaître ce qu’on a fait pour elles et ne se souviennent que de ce que l’on a oublié de faire. Si l’on s’abaisse à rappeler des actes positifs de dévouement accomplis à leur égard, elles regimbent, vous accusent de leur reprocher les bienfaits reçus et déclarent qu’elles n’en avaient nul besoin !
Tout esprit manquant de droiture est, par cela même, ingrat. Or l’ingratitude, jointe à la mauvaise foi et à l’injustice, font tant de mal aux êtres sensibles, que la plupart des maladies de foie et de cœur qui, tout à coup, emportent nombre de gens, ont été lentement préparées par la tristesse, l’amertume, la révolte qu’éprouvent les âmes loyales et tendres à ces contacts douloureux.
Les femmes en général, — exception faite naturellement des femmes de cœur et d’intelligence supérieure, — ont l’habitude de dire du mal des maris, en tant que catégorie. Ils le méritent sur beaucoup de points sans doute. Mais il en est cependant de dévoués, de bons, s’exténuant de travail pour donner du bien-être à leur famille, qui sont tués lentement par l’ingratitude, l’injustice et la mauvaise foi de leur femme. Celle-ci est peut-être une très vertueuse personne, qui n’a jamais manqué à ses devoirs d’épouse, mais elle se plaint toujours ; elle ne reconnaît jamais ce que l’on a fait pour elle ; elle a des caprices constants et une irritabilité chronique. Le pauvre homme rentre dans son intérieur où jamais une bonne parole ne l’attend, où jamais ses oreilles n’entendent un raisonnement juste. S’il est faible et sans principe, il cherchera des compensations ailleurs, mais s’il est honnête et affectionné, il se contentera d’être malheureux, de se ronger intérieurement, et de ces rongements naissent les maladies qui emportent.