Les organisations sensibles, fières et délicates, les cœurs profonds sous une apparence brusque, les êtres de bonne foi et de justice sont ceux qui souffrent davantage des contrariétés de la vie domestique. Ils ont le besoin intense d’un centre d’harmonie et de paix où se reposer des luttes extérieures, et ne savent se résigner à ne pas le trouver sous leur toit. Le regret les ronge et les rend moroses, ternes, découragés. Ils contribuent ainsi à alourdir l’atmosphère morale de la famille. D’abord victimes, ils finissent par devenir bourreaux, tellement l’humeur chagrine est une maladie contagieuse. Le prince de Bismarck a dit, je ne sais où, que les gens de bonne humeur avaient toujours raison. En tout cas, les grognons ont toujours tort. Comme il suffit d’une brebis malade pour empoisonner un troupeau, il suffit d’un caractère chagrin pour gâter tous les autres, c’est la traînée de poudre. La minute d’avant, on riait ; le fâcheux entre, et au bout d’un instant chacun boude !

Ces effets désastreux se manifestent surtout dans les familles, parce que la gêne en est bannie et que, s’aimant davantage, on est plus sensible aux procédés désagréables. Et puis c’est l’histoire de la goutte d’eau qui, tombant chaque jour, finit par creuser le sol. Telle attitude, prise fortuitement dans le monde par un indifférent, froisse sans affliger, mais de la part d’une mère, d’une femme, d’un frère, d’un mari, elle blesse aux points sensibles du cœur. Est-ce à dire que la vie de famille nous expose à des expériences douloureuses auxquelles nous échappons ailleurs ? Il est impossible de le nier, et cependant la famille est encore ce que l’on a inventé de mieux en ce monde, et ceux qui voudraient la détruire n’y parviendront pas.

On pourra la dissoudre, elle se reformera fatalement. La supprimer serait priver l’homme de tout appui et de toute consolation. Mais la rendre douloureuse, comme le fait notre manque d’altruisme, c’est la forcer à dévier de sa mission véritable, qui est d’être un abri, une école et un but. Comment concevoir une humanité sans famille ? Les hommes ne seraient plus que des voyageurs solitaires, passant d’un hôtel à l’autre, n’appartenant à personne, sans devoir, sans responsabilités, ne connaissant que la joie de contacts passagers, d’où naîtra peut-être une autre créature solitaire, dont l’État s’emparera et qu’il lancera ensuite dans l’existence, sans le souvenir d’un passé, sans l’espérance d’un avenir.


Les êtres brutaux et violents, méchants même, ne sont pas toujours ceux qui enveniment davantage la vie de famille. Les caractères injustes et de mauvaise foi — l’un ne va généralement pas sans l’autre — causent des misères plus profondes, et le mal qu’ils font est autrement subtil et dangereux. L’affirmation paraîtra paradoxale et ne l’est pas. D’abord les premiers sont rarement aimés ou cessent promptement de l’être, et leurs actes ne produisent souvent que des effets extérieurs ; ils donnent des coups de poing qu’on peut rendre ou dont on peut guérir. Les seconds versent un poison lent qui tue.

Certaines natures ne souffrent que faiblement de l’injustice ou de la mauvaise foi de leur entourage ; tout glisse sur elles, pourvu que leurs intérêts ou leurs plaisirs ne soient pas compromis. Pour les êtres droits et sensibles, au contraire, tout contact avec ces deux forces dissolvantes représente une torture qui les exaspère et les humilie.

On m’a accusé de juger sévèrement les femmes, et certains passages d’Ames dormantes m’ont valu des reproches de la part de celles qui, reconnaissant leurs propres mérites, trouvaient mes réflexions déplacées. D’autres, au contraire, âmes admirables et droites, se sont montrées d’une humilité touchante, me reprochant de n’en avoir pas dit assez sur les lacunes de l’esprit féminin. Je crains, cette fois-ci encore, d’éveiller des susceptibilités en osant prétendre qu’au point de vue de l’injustice, les femmes rendent des points à l’autre sexe.

C’est surtout dans la famille que ce manque d’équité se manifeste. L’homme ayant au dehors de nombreux champs d’action et d’évolution, se complaît parfois, chez lui, au rôle de bon juge. La mère, l’épouse, la sœur y prétendent rarement. Dites à un homme qu’il est injuste, il s’offense. Retournez l’accusation contre la femme, elle ne se révolte pas, elle sourit parfois même avec complaisance. Les scrupules ne l’arrêtent guère dans ses aveugles préférences ni dans ses appréciations fausses. Elle estime que de ne pas avoir à se soucier de ce qui est juste, représente un des privilèges de son sexe…

Les femmes sincèrement chrétiennes et les femmes intellectuellement supérieures ne tombent pas dans cette basse erreur. Elles se croient dignes d’aspirer à la justice, et l’accusation d’y manquer les blesse autant que l’homme. Mais tout ce qui est haut est rare. Pour qu’il y ait un changement dans les conditions psychologiques de l’humanité, il faudrait que certaines habitudes morales s’établissent sur le terrain commun. Il ne sera possible d’y arriver que par l’éducation et l’influence de l’opinion publique, lorsque celle-ci se reformera sur des bases nouvelles.

Quand l’injustice nous touche directement et lèse nos intérêts, nous nous révoltons, nous nous indignons, mais notre plus fine substance n’est pas seule touchée. D’autres éléments s’y mélangent, et les sentiments qui nous agitent sont tellement imprégnés de colère et de rancune personnelle, que le sens de l’équité blessée se fait moins sentir. C’est lorsque les actes, les paroles et les pensées injustes ne sont pas dirigés contre nous, mais contre autrui, que nous connaissons, dans toute son intensité, cette souffrance spéciale, intolérable aux âmes droites.