L’augmentation croissante des suicides est un fait indéniable et général. Les causes qui les provoquent, — sauf dans les cas passionnels, — ne sont plus tout à fait les mêmes qu’autrefois. Ainsi les suicides pour échapper au déshonneur ont diminué, et ceux pour échapper à la maladie et à la misère ont quintuplé au moins. Le phénomène s’explique aisément. Le mot honneur est composé des mêmes lettres, mais sa signification a varié, et ses limites se sont étonnamment élargies ; ce n’est plus l’île escarpée et sans bord où nul ne pouvait rentrer quand il l’avait quittée, c’est une plaine qui s’étend à l’infini et dont on ne discerne plus nettement les bornes. Par conséquent, la crainte d’en être expulsé a cessé à peu près d’inquiéter les consciences.

D’autre part, la résignation étant désormais considérée par les écoles modernes comme la vertu des faibles et des incapables, la plupart des gens ont honte de la pratiquer. Et lorsque les nuages s’amoncellent, ils s’enfuient de la pauvreté et de la souffrance, en se jetant dans la mort. Ceux qui ont désappris aux âmes la beauté et la grandeur de la patience auraient dû prévoir ce que cette doctrine provoquerait de désespérance chez les malheureux, désespérance que les meilleures lois sociales ne guériront pas, car les souffrances physiques et morales échapperont toujours à leur contrôle.

Peut-être ces contempteurs de la résignation ont-ils, au contraire, prévu le résultat de leurs leçons et estiment-ils que les êtres inutiles à la société font bien de se supprimer ? En ce cas ils ne mériteront pas une accusation de légèreté. Il faut même reconnaître qu’ils n’ont pas travaillé en vain et que leur influence sur les âmes a été réelle.

La responsabilité d’une autre catégorie de suicides, assez fréquente de nos jours, et qui a pour cause les chagrins domestiques, peut en partie leur être attribuée également. Les trahisons conjugales ne se cachent pas sous cette dénomination (ayant leur rubrique spéciale) ; il s’agit simplement des tortures que les membres d’une même famille s’imposent les uns aux autres et qui, parfois, produisent des exaspérations telles, que les victimes de ces misères préfèrent en finir avec la vie plutôt que de continuer à les supporter.

Le dédain ouvertement exprimé pour la patience et la résignation contribue, certes, à ces accidents, mais d’autres facteurs entrent également en jeu, et ce sont le manque de contrôle sur soi-même et l’irascibilité qu’on ose aujourd’hui étaler impudemment en les décorant du nom de nervosité : « Dans ma jeunesse, la neurasthénie s’appelait mauvais caractère », disait une femme au franc parler. Évidemment elle avait le tort de trop généraliser, mais un fond de vérité ornait ses paroles. Que de choses appelées honteuses autrefois et que, sous le nom de nerfs, on se pardonne aujourd’hui avec une aisance étonnante. Accuser quelqu’un d’impatience, d’irritabilité, d’injustice et même de mauvaise foi n’est plus une injure : « Ce sont les nerfs », répond-on, et ce mot magique explique et excuse tout. Chacun se sent devenir irresponsable, car ces nerfs-là, chacun les a, chacun serait tenté par moment de leur lâcher la bride.

Une certaine réaction contre l’importance excessive donnée aux désordres nerveux commence à se manifester dans le monde médical, et d’autres moyens de cure que la complaisance, dont les spécialistes ont usé jusqu’ici, sont préconisés. On essaye, par l’éducation de la raison, de démontrer aux malades que l’état de leurs nerfs dépend en grande partie de l’état de leur esprit, et que c’est celui-ci qu’il faut guérir. Mais après avoir persuadé aux gens qu’ils ont un système nerveux détraqué, il est excessivement difficile de les convaincre que la guérison dépend d’eux-mêmes. Leur amour-propre se met de la partie, car ils sont devenus intéressants à leurs propres yeux, regrettent leur situation de sujets pathologiques et n’éprouvent aucun désir de redevenir responsables de leurs propres actes.

Le phénomène est singulier, mais très réel. Évidemment on se sent humilié des maladies enlaidissantes, répugnantes et qui mettent des entraves aux jouissances ; mais si la vanité et le plaisir n’en souffrent pas, certaines gens trouvent une sorte de satisfaction orgueilleuse à parler de leurs maux. Le personnage de Dickens, qui était si démesurément fier de la frêle santé de sa femme, n’est, comme toutes les caricatures, qu’une exagération de la vérité.

Le nervosisme n’a pas créé les défauts par lesquels les hommes de tout temps se sont fait souffrir les uns les autres, mais il les a aggravés, leur a fourni le prétexte de s’étaler avec impudeur ; en même temps, il diminuait les qualités d’endurance. De là un malaise général ; les nerfs des uns ne veulent plus supporter les nerfs des autres ; X se laisse aller à son irascibilité, et Z se révolte contre les façons désagréables qu’il avait jusqu’ici supportées avec patience.

Un examen de conscience s’imposerait à tous, car tous, plus ou moins — sauf quelques lumineuses exceptions — font souffrir et souffrent. Or, ces souffrances sont inutiles et pourraient être, en partie du moins, éliminées, si la préoccupation de ne pas être des faiseurs de peines pénétrait les esprits, et si chacun apprenait à mesurer ses responsabilités. Le mauvais caractère d’un membre d’une famille n’amène pas nécessairement le suicide des autres, mais il décolore leur existence et peut accélérer le développement des maladies dont ils portent le germe. Dans beaucoup de cas, il précipite les morts.