Des façons de tuer bien autrement réelles et sûres peuvent être citées : un fils qui triche au jeu, une fille qui se déshonore, amènent ou précipitent la mort de leurs parents. Certaines cruelles trahisons d’amour ont parfois aussi le même résultat. L’associé infidèle qui ruine l’ami confiant est souvent la cause directe de la maladie qui emporte celui-ci. Énumérer les occasions tragiques où l’homme est responsable d’avoir abrégé les jours de son semblable serait trop long. Les cas extrêmes que je viens de citer sont rares cependant. La plupart des gens honnêtes ou appelés tels n’ont ni déshonneur, ni trahison, ni ruines à se reprocher. Ils vont de l’avant dans la vie, la conscience sereine, certains de n’avoir pas manqué au sixième commandement et, si on le prononce devant eux, ils relèvent vertueusement le front. Cet ordre, qu’ils n’ont jamais enfreint, ne les regarde pas ; il s’adresse à ceux que la police traque ou que les prisons abritent.

Cette parfaite tranquillité d’esprit est-elle justifiée ? Sommes-nous réellement certains que ces paroles ne nous regardent pas et que, s’adressant à un peuple entier, Moïse, sous l’inspiration divine, ait prononcé des paroles inapplicables à la plupart des hommes ? Il est probable, au contraire, que les ordres donnés l’étaient pour tous, s’adossaient à tous, correspondaient à des tentations et à des possibilités communes à tous.

Il y a dans la vie humaine, comme je l’ai dit déjà[2], un côté grave dont on a rarement conscience. Si l’on s’en rendait nettement compte, l’orientation de l’existence serait différente. J’entends parler de la portée qu’ont les actes, les paroles et, qui sait ? même les pensées personnelles. N’est-il pas effrayant que tout ce que nous disons ou faisons ait une répercussion immédiate qui influe sur notre propre destinée et sur celle d’autrui ? C’est dans le fait de cette répercussion qu’il faut chercher en quoi le sixième commandement regarde tous les hommes, et pourquoi ils sont dans l’erreur en voulant l’appliquer à une seule catégorie d’individus.

[2] Voir le chapitre : « [Faiseurs de peines] ».


Quelle que soit la forme des doctrines religieuses, philosophiques ou positivistes qui gouvernent les vies, certaines notions sont communes à tous les hommes. La nature, l’hérédité et l’influence des milieux sont la cause de ces analogies. En tout cas l’on peut affirmer que tous les êtres créés souffrent des mêmes peines. Quelquefois leurs joies sont diverses, mais la douleur les assimile les uns aux autres. Comme la mort, elle est le grand niveleur, et « la garde qui veille aux barrières du Louvre n’en défend pas nos rois ». La même qualité de larmes rougit les yeux des misérables et des puissants, et leurs cœurs se serrent de la même façon, sous l’étreinte de la souffrance. Nous pouvons donc tous mesurer ce qu’elle représente pour autrui, et nous rendre compte des ravages qu’elle produit dans l’organisme physique.

Si réellement l’on doit trouver dans l’au-delà un règne de justice où toutes les actions secrètes des hommes et tous les effets de ces actions seront pesés à une juste balance, il y aura de singulières surprises. Parmi les meurtriers que Dante a placés dans le septième cercle de l’enfer, au milieu d’une rivière de sang bouillant : Lungo la proda del bollo vermiglio ove i bolliti faceano alte strida, nous verrons peut-être surgir des figures que nous n’aurions jamais supposé devoir faire partie de la sinistre cohorte. Et si le grand poète demandait à entendre le récit de leurs fautes, ces damnés ne pourraient plaider ni la passion folle, ni la jalousie aveuglante, ni l’ambition effrénée, car c’est inconsciemment qu’ils ont été assassins.

Mais jusqu’à quel point l’homme de notre époque a-t-il le droit de se déclarer inconscient, de plaider l’ignorance et de décliner les responsabilités qui lui incombent ? Son premier devoir d’être civilisé n’est-il pas justement de savoir ce qu’il fait, d’être conscient de ses actes et de leurs conséquences ?

Il y a évidemment des peines involontaires dont nul n’est responsable et des peines salutaires[3] qui sont un devoir. Cependant qui de nous est certain de n’avoir jamais fait souffrir sciemment et inutilement les êtres dont l’existence se trouve mélangée à la nôtre, et d’avoir ainsi abrégé des vies ? En certains cas, ces peines furent passagères, et le repentir de ceux qui les provoquèrent en a effacé la trace et le souvenir. Mais il y a des individualités qui s’arrogent le droit, avec suite et persévérance, de causer les pires souffrances à ceux qui ne leur ont point fait de mal. Sans parler du déshonneur, de la ruine et des catastrophes innombrables que certaines créatures malfaisantes provoquent autour d’elles, il y a des formes infinies de chagrins usants que les hommes se donnent les uns aux autres, sans même avoir pour excuse la loi de la conservation, cette loi inférieure et cruelle, derrière laquelle s’abritent les égoïsmes effrénés. On peut ramener, il me semble, la plus grande partie de ces peines inutiles à la formation incomplète des caractères et à l’habitude de ne pas tenir compte des impressions que nos actes et nos paroles produisent sur les sentiments d’autrui.

[3] Voir le chapitre : « [Faiseurs de peines] ».