Pour ce qui est du dernier argument on peut se tranquilliser, la souffrance ne manquera jamais, la Providence ou la destinée se chargeant toujours de nous la faire connaître. Mais la première partie de l’objection est juste : il faut savoir, dans l’éducation, toucher et blesser certains sentiments, les faire saigner même, et viriliser les caractères en leur imposant l’effort, le renoncement, le travail, toutes choses qui, au moment même, ressemblent étrangement à des peines. Les enfants ont à ce sujet des perceptions étonnamment justes. Ils préfèrent presque toujours les parents sévères à ceux qui ne le sont pas, pourvu qu’ils découvrent, sous leur rigueur apparente, un esprit de justice et de bonté. Évidemment un père, une mère qui, pour éviter une contrariété à leurs enfants, leur permettent de se lever tard, de négliger leurs études et de consacrer leurs forces au plaisir, sont leurs pires ennemis. Par une indulgence puérile et une faiblesse inintelligente, ils risquent d’endommager l’avenir de leurs fils et de leurs filles de façon irrémédiable ; ils méritent donc d’être placés parmi les pires faiseurs de peines.

Mais tout raisonnement suppose une intelligence capable de le comprendre. La vérité la plus évidente, sottement appliquée, peut avoir des résultats pires que le mensonge. Ainsi la nourriture est indispensable à la vie, l’air, au fonctionnement des poumons ; mais gaver un enfant d’aliments, ou l’exposer à un vent du nord glacé, pendant des heures entières, est atteindre un but contraire à celui que l’on se propose. Il en est ainsi de la trop grande complaisance. Vouloir écarter de ceux qu’on aime les difficultés à vaincre et les occasions d’effort, est le plus mauvais service à leur rendre, surtout s’il s’agit d’enfants et de jeunes gens. Il faut, au contraire, inventer les obstacles, si les conditions de la vie n’en fournissent pas. Telle parole incisive, tel blâme sévère sont comme le sel qu’on mêle aux aliments ; ils servent de stimulant. Ne pas savoir, à l’occasion, causer volontairement un moment de peine, serait mal aimer ou montrer une déplorable absence de compréhension.

Mais entre une critique méritée, destinée à produire un effet salutaire, et des paroles malignes, reflet de sentiments injustes, jaloux, ou pis encore, aucune comparaison ne peut s’établir. La première est semblable au remède qui guérit, même si le goût en est âcre ; les secondes sont des liqueurs qui empoisonnent.

On objectera encore que telles personnes, capables de formuler les plus dures vérités, ont été des sonneurs de cloches efficaces. Que d’âmes réveillées par ces langues acerbes ! Jamais un doux berger n’aurait eu cette influence. C’est qu’il y avait en ces hommes, aux paroles brusques et sévères, l’étoffe d’un apôtre, et qu’ils s’exprimaient en mots cinglants, emportés par leurs convictions et non par un esprit de méchanceté, d’intolérance ou d’injustice. Il est certain, du reste, que leur influence dépendait de la valeur et de la force de leur caractère et non des formes brusques et dures dont ils enveloppaient leurs enseignements et leurs blâmes. Avec plus de douceur et d’indulgence, le même effet aurait été produit, peut-être même un effet meilleur.

En quelques cas, en certaines circonstances, avec les natures molles et léthargiques, il est possible que la violence soit nécessaire pour éveiller les consciences. Elles ont besoin de l’effet physique produit par la voix irritée, les paroles rudes et les manières brutales. Le fait se vérifie surtout avec les enfants. Plus tard, l’esprit critique s’étant développé chez l’individu, la boursouflure dans les reproches en détruit l’efficacité.

De toutes façons, une démarcation nette doit être établie, dès le début, entre les faiseurs de peine par altruisme et conscience et les faiseurs de peine par égoïsme et inconscience. Les premiers savent ce qu’ils font, même s’ils se trompent dans la forme qu’ils emploient ; les seconds sont semblables à des aveugles, qui mettent le feu partout où ils passent, sans discerner les désastres dont ils sont cause. Ces criminels sans le savoir sont les plus à plaindre des hommes, car ils risquent de se trouver devant l’irréparable, le jour où ils ouvriront les yeux à la vue nette des responsabilités qu’ils ont encourues.

CHAPITRE II
CRIMINELS INCONSCIENTS

Sûrement si les créatures vivantes pouvaient voir les conséquences de toutes leurs mauvaises actions… elles s’en détourneraient avec horreur.

Imitation de Boudha.

Ernest Renan s’exprimait à peu près en ces termes, en parlant de l’éducation religieuse : « Nos enfants ont été élevés sous l’influence de l’ombre du christianisme, mais qu’en sera-t-il de nos petits-enfants ? Ils n’auront plus que l’ombre d’une ombre : or, c’est bien mince ! » Nous en sommes maintenant à cette ombre d’une ombre, et c’est bien mince, en effet ! Cependant, dans certaines classes sociales, l’instruction religieuse se donne encore par conviction ou par convenance, et l’on enseigne le décalogue aux jeunes gens et aux enfants. Mais la plupart sont disposés à penser, comme d’ailleurs le faisaient leurs pères, qu’une partie des dix commandements ne les regarde point, ceux surtout qui défendent le vol et le meurtre. Les personnes qui les instruisent les forcent à s’y arrêter, leur démontrant qu’on peut voler son prochain sans lui dérober apparemment aucun objet matériel, en diminuant injustement sa réputation, en dénigrant ses capacités, en lui faisant perdre du temps lorsqu’il vit de son travail, en retardant les payements qui lui sont dus, en essayant d’obtenir des rabais exagérés sur le prix des objets qu’on lui achète. Les exemples peuvent se multiplier à l’infini, et tous représentent des vols, inconscients peut-être, mais non moins réels et pernicieux dans leurs effets.

Quand il s’agit du : « Tu ne tueras point », les instructeurs sont plus embarrassés et moins clairs. Toute pensée de haine, disent-ils, impliquant le désir de la disparition de l’ennemi ou du gêneur qui encombre notre route, peut être assimilée à l’homicide. Mais si l’on tue plus souvent par la pensée que par le poignard ou l’arme à feu, ces élans meurtriers sont toutefois assez rares, et s’ils révèlent des cœurs violents, rancuniers, intéressés, ils sont du moins nuls dans leurs effets, car ceux que l’on occit en espérance sont d’ordinaire les plus rebelles à quitter le monde d’où l’on voudrait les exclure.