Les cœurs vaillants parviennent à opposer le stoïcisme à leurs souffrances personnelles, mais ils ne les sentent que davantage peut-être, car la douleur qui ne s’extériorise pas, creuse en profondeur. Tous d’ailleurs ne sont pas des cœurs vaillants ; ceux-ci même sont très rares. La seule idée de la maladie terrorise certaines âmes, et elles ne voient dans la mort que « la reine des épouvantements ». Ces âmes tremblantes n’hésitent pourtant pas à causer à des êtres destinés, eux aussi, à la souffrance, à la maladie, à la disparition, un surcroît de chagrins déprimants, rongeants, inutiles… Il y a quelque chose à la fois de tragique et de puéril dans les peines que nous nous infligeons les uns aux autres, sachant que nous sommes tous des condamnés à mort qui ne peuvent être sûrs du lendemain.

Vivre pour soi, ne pas compter sur les autres, se renfermer dans les satisfactions égoïstes, représente pour beaucoup d’esprits la suprême sagesse. Ils se croient indépendants, et ils sont d’autant plus esclaves ; car, même pour les plus personnels et matériels plaisirs, le concours d’autrui est indispensable, sous quelque forme que ce soit. Les joies de l’ambition satisfaite dépendent de l’admiration des autres ; celles de l’amour, de la tendresse ou de la complaisance des autres ; celles du confort, de l’intelligente organisation du travail des autres, et ainsi de suite, indéfiniment. Nous ne pouvons échapper à ces contacts et à cette dépendance.

Ceci établi et constaté, les éducateurs intelligents devraient se préoccuper de diminuer les souffrances humaines, en éveillant les consciences sur ce point spécial, en forçant l’homme à reconnaître l’énorme responsabilité qui lui incombe dans les peines qui attristent le monde. Le jour doit arriver où tout être sincère et non méchant apportera le même soin à ne pas être un faiseur de peines qu’à ne pas commettre une action reconnue malhonnête ou violemment cruelle.

La préoccupation de ne pas aggraver les malheurs d’autrui se borne forcément à l’entourage direct ; l’homme ne peut envisager beaucoup au delà la répercussion de ses actions. Cependant, le moindre mouvement accompli ayant une influence indirecte et indéterminée sur le mouvement général, le bien qu’on fait à quelqu’un peut avoir pour résultat le malheur d’un inconnu. C’est pourquoi Renan raconte, dans ses Souvenirs, qu’il était arrivé à la détermination de ne jamais recommander personne, de crainte de commettre une injustice. Mais en poussant cette théorie à l’extrême, on arrive au plus effroyable égoïsme, sans rétablir le règne de l’équité.

L’homme est, aujourd’hui encore, un être extrêmement limité, et peut-être le restera-t-il toujours ; la sphère où il agit directement est fort restreinte. Sa pensée seule peut dépasser les bornes de l’horizon que ses yeux perçoivent, et se répandre au loin. Mais, pratiquement, il n’a guère pour prochains que ceux dont la vie se mélange à la sienne par la famille, par l’amitié, par les intérêts communs. S’il se donnait comme devoir, — sans se désintéresser des grandes préoccupations humaines, — de ne pas rendre malheureuses, par sa faute, les existences qui dépendent de lui, un pas immense serait fait, et une bonne partie des peines sous lesquelles succombent les habitants de la terre, s’allégerait merveilleusement.

Mais comment amener les hommes à cette résolution, ceux surtout dont l’éducation n’est plus à refaire et qui ont vécu jusqu’ici parfaitement insouciants des conséquences de leur caractère et de leurs façons d’agir ? La plupart même n’ont jamais pensé aux dommages qu’ils ont causés. Quelques rares âmes délicates et sensibles sentent seules le scrupule d’avoir affligé, découragé, froissé… Les autres foulent d’un pied paisible les petites fleurs qui croissent sur le sentier où elles marchent ; leurs mains brutales écornent et brisent ce qui passe à leur portée, et elles écartent avec une dédaigneuse indifférence les obstacles qui les gênent. Les violents, les maussades, les injustes, les jaloux torturent la vie des autres, sans presque en avoir conscience, tellement il est admis que l’on peut avoir un détestable caractère sans risquer la mésestime.

Or, c’est là le point sur lequel la mentalité humaine doit se transformer. Les défauts de caractère méritent d’être considérés comme des tares morales, et jugés comme tels. L’opinion publique est seule capable de produire ce mouvement de pensée ; l’essentiel est d’établir un courant, pour faible qu’il soit ; il s’élargira ensuite et dominera les esprits. Lorsqu’il sera admis que tourmenter son prochain équivaut à le dépouiller de sa bourse, les gens ne lâcheront plus aussi facilement la bride à leurs tendances irritables, impérieuses, intolérantes et injustes. Certains êtres s’arrogent le monopole de cette licence et en tirent même une sorte d’orgueil étrange qu’ils décorent du nom de courage ou de franchise, et peut-être sont-ils de bonne foi ! Mais cette bonne foi est basée sur une telle erreur de jugement, qu’on ne peut en tenir compte.

La formation d’une opinion publique sur cette matière est donc le seul remède aux maux variés que les hommes se causent entre eux. Il est nécessaire d’établir des courants de pensée en ce sens, et tous doivent s’y essayer. L’analyse des sentiments et des mobiles qui poussent les gens à se tourmenter les uns les autres est le premier pas à faire dans cette voie ; le second est de leur ouvrir les yeux sur les conséquences, souvent désastreuses, de leurs actes et de leurs paroles. Il faut, en somme, que l’être humain devienne conscient, l’inconscience étant le grand obstacle à son évolution.


Mais, dira-t-on, il est parfois utile de faire souffrir pour former les caractères. En évitant toujours de causer de la peine à autrui, on risque de perdre toute influence moralisatrice, de provoquer un amollissement général des facultés, et surtout des facultés de réaction si nécessaires à la santé physique, intellectuelle et morale des individus. La souffrance est bonne…