Si nous pouvions procéder à un minutieux examen rétrospectif de toutes les phases de notre existence passée, de nos douleurs et de nos joies, des pas en avant et des pas en arrière qui ont avancé ou retardé notre marche, et des tendances imprévues qui, pendant une courte durée, ont semblé s’éveiller en nous ; si nous nous rappelions les arrêts et les progrès subits de notre développement intellectuel et moral, les jours de courage et les jours de découragement qui se sont succédé sans cause apparente et ont, tour à tour, élevé ou abaissé la température de notre vie intérieure, nous nous rendrions compte de l’influence que les pensées et les paroles de notre prochain ont eue sur les oscillations de notre être.

Les hommes subissent l’impulsion de forces diverses d’action et de réaction : celles des puissances invisibles, celles de leur propre ego, celles des existences antécédentes qu’ils ont peut-être vécues, celles de l’atavisme et celles enfin de leur prochain. Ces dernières sont les plus facilement réalisables et analysables.

Parents, instituteurs, amis, indifférents, tous ont une part dans nos plaisirs et nos tristesses. Les premiers dirigent nos vies ; les seconds, nos pensées, par les livres qu’ils nous font lire ; les troisièmes notre sentimentalité ; les derniers représentent l’opinion publique qui exerce également une action considérable sur notre orientation morale. Du jour de sa naissance au jour de sa mort, l’homme est donc la proie des autres. Si le cercle des influences qu’il subit est restreint, elles n’en sont que plus profondes et actives. S’il est plus étendu, elles sont indirectes, complexes et moins reconnaissables, mais tout aussi réelles.

Dans la formation de notre esprit et les vicissitudes de notre vie, la part des autres est immense, sans que nous nous en rendions nettement compte. Ceux qui échappent à la domination de leur entourage subissent l’influence du prochain par les courants de la pensée générale, auxquels nul ne peut se soustraire complètement. Les plus farouches défenseurs de leur indépendance dépendent, eux aussi, d’autrui, pour certains de leurs plaisirs et de leurs chagrins, à moins qu’ils n’aient réussi à supprimer dans leur être toute sentimentalité et toute sensualité.

L’affirmation de ce que les autres peuvent pour ou contre nous est indéniable, et pourtant la proposition contraire est vraie également : le bonheur et le malheur de l’homme résident surtout en lui-même. Et cela, non seulement en raison des satisfactions que lui donnent la richesse ou la pauvreté de sa vie intérieure et ses communications avec le divin, mais parce qu’il peut apprendre, par la culture d’une certaine philosophie, à jouir des rayons de chaleur qu’irradie la sympathie humaine et à opposer aux vents glacés de l’hostilité une cuirasse d’indulgence, de patience et de froideur. Au contraire, s’il se laisse aller au pessimisme et à la violence de ses impressions, il contribue à augmenter, jusqu’à l’invraisemblable, la somme de souffrances que lui cause autrui.

En résumé, l’homme est en grande partie l’artisan de sa propre destinée, mais cependant l’influence du prochain sur son bonheur, son malheur et l’orientation morale de sa vie est immense et décisive. Il croit y échapper en s’enfermant avec ses livres et ses souvenirs. Mais que sont les livres ? Les pensées des autres. Que sont les souvenirs ? Le rappel des jours passés avec les autres, des peines et des satisfactions qu’ils nous ont données. L’homme ne pourra donc assurer ses joies possibles et échapper aux douleurs inutiles qu’en modifiant ses rapports avec ses semblables.


Quelles que soient les améliorations qu’il est possible d’espérer dans les relations des hommes entre eux, il y a évidemment des séries de douleurs auxquelles l’être humain ne pourra jamais échapper : la pauvreté, la maladie, la mort ! Souvent les uns et les autres sont provoqués ou précipités par les efforts d’autrui. Il est certain, cependant, qu’indépendamment des mauvaises volontés humaines, l’homme est destiné à souffrir et à voir souffrir, à mourir et à voir mourir, ce qui suffit à rendre sa destinée tragique. Le stoïcisme ou la résignation peuvent lui apprendre à souffrir avec fermeté, sans se plaindre ; mais voir souffrir ceux qu’il aime, rien ne pourra lui enseigner à le supporter sans un intolérable déchirement d’âme. Il est presque plus facile de voir mourir.

Sans arriver à accueillir la mort des siens avec des manifestations de joie, comme le faisaient, paraît-il, les anciens Égyptiens, les cœurs très pieux trouvent dans la conviction profonde du revoir certain et de l’entrée des disparus dans la vie bienheureuse, une consolation à la séparation momentanée. Pour eux les morts ne sont pas des absents, ils sont des invisibles.

Aucune espérance ne vient par contre adoucir l’angoisse causée par la souffrance des vivants que nous aimons ; elle broie le cœur, et le plus ferme esprit ne parvient pas à l’étouffer. Tant qu’il s’agit de lutter, de disputer à la pauvreté, à l’insuccès, à la maladie, des êtres chers, avec l’espoir de réussir, une force soutient ; mais devant l’irrémédiable, la liqueur amère se boit jusqu’à la lie et une intolérable sensation d’impuissance torture l’âme.