La souffrance est la grande éducatrice. Sans elle, l’âme humaine resterait un champ brûlé, sec et stérile. Le malheur est semblable à la pluie qui, pénétrant dans les profondeurs de la terre, fait germer les semences. Le bonheur est comme le soleil, il éclaire, réchauffe, et, sous son influence, les arbres et les plantes fleurissent. L’homme a donc besoin de l’un et de l’autre. Si la félicité constante retarde son évolution, la continuité de la douleur a pour effet certain de le déprimer jusqu’à le rendre incomplet, incapable de produire des fleurs odorantes et des fruits savoureux : à lui aussi, il faut des saisons de joie pour s’épanouir et rayonner.
Mais comment arriver à ce juste équilibre, comment dispenser en parts égales les sourires et les larmes, distribuer à chacun la dose qui lui convient des deux éléments ? Cette répartition, quels que puissent être dans l’avenir les progrès de la science et les perfectionnements sociaux, est et restera impossible. Le grand distributeur des biens et des maux en fera toujours à sa guise. L’homme, cependant, pourrait éviter partiellement la souffrance, d’abord en apprenant à se bien aimer[1], ce qui écarterait de sa vie les chagrins inutiles, et, ensuite, en s’imposant le devoir d’être aussi peu que possible, pour autrui, un faiseur de peines.
[1] Voir le chapitre : « Le faux amour de soi », dans Ames dormantes.
Aujourd’hui, lorsque nous souffrons de l’injustice, de la mauvaise foi, de l’intolérance, de la jalousie, de la méchanceté de notre prochain, nous ne pouvons plus accepter ses coups d’estoc et de taille comme des épreuves venant directement de Dieu, pour nous punir de nos manquements et de nos erreurs. Cette conception moyenageuse a cessé de correspondre à la mentalité moderne ; nous savons que les blessures par lesquelles notre sang coule sont simplement le résultat des intentions venimeuses du cœur d’autrui. Or, est-il nécessaire que ce cœur soit rempli de sentiments hostiles, d’envies de nuire et de désirs injustes ? Si l’homme se rendait compte du mal qu’il cause, peut-être apprendrait-il à se contrôler davantage et à réfléchir aux responsabilités qu’il assume en cédant à ses impulsions malfaisantes.
Mais devenir conscient du résultat de ses actes indique déjà la possession d’une conscience relativement active. Or, il y a une foule de personnes qui ont étouffé la leur — si elle a jamais fonctionné — et pour lesquelles savoir qu’elles donnent du chagrin équivaut à les pousser à en donner davantage. Elles sont, en tous cas, absolument indifférentes aux peines qu’elles causent. Faire souffrir leur semble une preuve de puissance. Dans leurs yeux — ce sont même souvent de beaux yeux — passent des lueurs malignes, et l’on voit la pointe de leurs doigts s’enfoncer dans la paume de leur main comme dans le cou d’une victime qu’on étrangle.
Le raisonnement ni la pitié ne peuvent rien sur ces cœurs. Pour les attendrir, il faudrait de bien autres bouleversements, et la réflexion ne les amènera jamais à une vue nette de leurs responsabilités. Ce n’est pas pour eux que j’écris ces pages, mais pour ceux qui, tout en faisant souffrir, parfois jusqu’à la cruauté, ont cependant dans leurs âmes de vagues aspirations de bonté, de justice, de droiture…
« Tous nos chagrins nous viennent des autres. » Cette affirmation pessimiste d’un homme auquel la vie n’avait plus rien à apprendre, renferme une part de vérité, mais, pour la rendre complète, il faudrait ajouter : « et toutes nos joies en dérivent ». En effet, les esprits capables de sentir la beauté et le charme de la solitude sont rares. Les mots : Beata solitudo, sola beatitudo sont compris de peu d’âmes, et même celles qui ont le plus besoin de silence, qui ne sauraient vivre sans des heures de méditation, ne peuvent supporter un trop long isolement. « Rien de grand ne se fait sans la solitude », disait Lacordaire ; mais les heures où l’on essaye de faire grand sont rares et courtes, et il y a des cœurs qui n’y aspirent jamais.
Du reste, quelles que soient les tendances intérieures de l’esprit, la plus grande partie de l’existence des individus normaux s’écoule en contact avec les autres hommes. Nous avons besoin les uns des autres, et sommes, par conséquent, les uns pour les autres, des sources constantes de peines ou de joies.
Les êtres absolument indépendants, qui n’appartiennent à aucune communauté, qui ont secoué le joug de la famille, se trouvent, eux aussi, sauf quelques cas de misanthropie accentuée, dans les mêmes conditions. Il faut être arrivé à un haut degré d’évolution et se trouver en communion intime et permanente avec Dieu et les amis invisibles, pour ne plus souffrir des variations d’humeur des autres hommes, pour supporter avec sérénité et indulgence leurs torts et leurs défauts. Mais ce sont là des situations mentales fort rares et la plupart des êtres se replient douloureusement aux contacts désagréables et s’épanouissent aux contacts affectueux, encourageants et doux… Aussi, en réfléchissant à ce que l’on peut pour ou contre le bonheur d’autrui, on se sent écrasé et l’âme se met à trembler.