Pour beaucoup de gens la nature est belle, mais muette et froide. Ils ne sont pas entrés avec elle en communion intime, ils n’entendent pas ses voix : l’esprit des eaux, celui des forêts et des montagnes ne leur parle jamais. Ils voient la réalité de ses formes, mais le grand secret des nuits étoilées leur échappe. Les joies que donne la contemplation de l’univers leur sont inconnues, et, ne les connaissant pas, ils ne peuvent ni les enseigner aux autres, ni les inviter à y participer.

Tout éducateur ou éducatrice qui ne sent pas la nature devrait être écarté, car son enseignement est fatalement incomplet, puisqu’il néglige d’enseigner à goûter une partie des joies sereines et pures que l’homme peut savourer. J’ai vu des personnes baiser passionnément l’herbe verte des prairies qu’elles revoyaient après une longue absence et éprouver sur la haute montagne des sensations d’ivresse et de puissante émotion qui étaient peut-être les plus fortes que la vie leur eût fait connaître.

Combien d’hommes ne connaissent pas ce livre profond, ou se sont bornés à le feuilleter distraitement, absorbés qu’ils étaient par les menus incidents de la vie journalière ! On les voit traverser presque automatiquement les plus beaux sites, calculant les kilomètres parcourus, l’heure du départ et celle de l’arrivée ; mais leur âme ne sent pas la fraîcheur délicieuse des sources cachées dans les forêts, et ils ne prêtent pas l’oreille au vent de la montagne qui leur apporte le salut des neiges éternelles.

Développer en soi et chez les autres le goût profond de la nature et la faculté de saisir la beauté des choses, c’est être un faiseur de joies.

Il en est de même pour la poésie et l’art. Lire les poètes n’est rien, il faut faire pénétrer en soi leur pensée, s’en imprégner et l’avoir toujours présente à l’esprit, pour appliquer leur façon de voir et de sentir aux images qui passent sous nos yeux. Mais d’ordinaire nous ne saisissons pas ces analogies ; parmi les lecteurs de Virgile, combien se souviennent des Bucoliques, devant les champs d’or du blé mûr !

Tous les Italiens connaissent le Dante, tous l’appellent le divino poeta, tous en sont orgueilleux. Mais il n’est une source de joies que pour quelques-uns, pour les rares intelligences qui ont tâché d’identifier leur pensée à la sienne, et qui cherchant sous ses paroles, parfois obscures, le sens caché qu’elles renferment et, oubliant leur scepticisme, essayent de se créer une âme forte et pieuse, capable de comprendre les violences magnifiques du poète, et de le suivre dans les abstractions subtiles de la métaphysique moyen-âgeuse.

Les mêmes considérations s’appliquent à la musique et à l’art, ces autres formes de la beauté, mais, pour le développement de ces deux passions, des dons particuliers sont nécessaires, surtout pour la musique qui demande, pour être goûtée et comprise, un sens spécial. Ceux qui en sont dépourvus, mais auxquels le sentiment de l’harmonie générale des choses donne l’intuition de ce qu’ils perdent, comprennent qu’il ouvre à ses privilégiés possesseurs un monde nouveau, le monde varié et délicieux du rythme, source de jouissances subtiles et raffinées. Mais c’est là aussi une mine qu’il faut creuser, pour en extraire la paillette d’or.

Le goût du beau en architecture, en sculpture et en peinture, quoique demandant aussi certaines dispositions particulières, est plus à la portée de tous. Bien mieux que celui de la musique, on peut le développer artificiellement. Il procure aussi d’intenses plaisirs. S’il est accompagné d’une large culture artistique, permettant d’établir des rapports et des comparaisons entre les époques, les écoles et les artistes, les satisfactions qu’il donne dépassent le simple plaisir des yeux et de la sensibilité pour devenir aussi une jouissance de l’esprit. La connaissance profonde des étapes successives parcourues par l’art permet, en outre, de saisir dans un monument, une statue, un tableau, des beautés que le regard ignorant ne perçoit pas et qui paraissent d’autant plus précieuses que leur découverte est absolument personnelle.

Les éducateurs intelligents devraient donc se préoccuper beaucoup plus qu’ils ne le font d’ordinaire — malgré Ruskin et tous les apôtres de l’esthétique — du développement du goût du beau, en tant que source de joie. Il faudrait que les élèves, à leur tour, dès qu’ils ont atteint l’âge de raison, les aident dans leur tâche pour s’assurer des plaisirs toujours renouvelables. Malheureusement, l’esprit moderne est tellement tourné vers la matérialité des choses qu’il néglige les satisfactions durables pour s’assurer celles qui sont fugitives, médiocres et vulgaires.

C’est donc à la recherche des joies vraies et à la lutte contre les joies fausses qu’il faudrait convier les vaillants et les sincères. On devrait leur persuader que de créer du bonheur en soi et autour de soi est le premier des devoirs pour l’homme qui comprend le sens profond de la mission que Dieu lui a confiée. Plus cet homme appartient à l’élite et est dépositaire de forces précieuses, plus il doit les répandre autour de lui en dons généreux. Nietzsche trace une distinction entre la morale des maîtres et celle des esclaves, et il a raison en un certain sens. Le maître est forcé d’avoir une morale bien plus haute que l’esclave, toute supériorité imposant l’obligation d’être, plus que les autres, bon, compatissant, équitable.