Si le devoir de chaque homme est d’être un faiseur de joies dans la mesure de ses capacités, pour les privilégiés de la vie ce devoir est imprescriptible. Quand on se reconnaît fils d’un père commun, la fraternité s’impose ; quand ce père vous a comblé de dons, y faire participer autrui devrait être un impérieux besoin du cœur et de la conscience.


Pour devenir un faiseur de joies, il faudrait d’abord s’interdire absolument d’être un faiseur de peines, en évitant avec soin toutes les occasions de faire souffrir les autres inutilement. Mais, dira-t-on, l’homme n’agirait plus, s’il avait la mentalité des Hindous et craignait d’écraser un insecte en s’asseyant. Je l’ai dit déjà[17], éviter des souffrances à son semblable ne signifie point tomber dans la mièvrerie et la puérilité. Il y a des chagrins indispensables, nécessaires, il y a des coups de fouet sauveurs, il y a des sévérités faites de justice, d’intelligence et de bonté, qui assurent les vies heureuses, comme il y a des indulgences pernicieuses qui détruisent l’avenir de ceux qui en sont l’objet.

[17] Voir le chapitre : « [Faiseurs de peines] ».

Mais les sévérités, pour qu’elles soient salutaires, devraient être toujours contrôlées par le cœur, approuvées par la raison et n’avoir jamais pour cause la mauvaise humeur, l’irritation, l’impatience… Une femme qui a joué un rôle important dans l’histoire du Risorgimento italien, disait toujours : « Quand on veut châtier un enfant, il faut aller chercher une verge. Pendant ce temps, la colère se calme ; on peut raisonner, et si l’on punit quand même, on est sûr que le châtiment est mérité. »

Je ne parle pas des occasions où les rigueurs procèdent de la pure méchanceté, bien que cela arrive, l’homme étant, comme le dit Schopenhauer, le seul animal qui fasse souffrir autrui pour le seul plaisir de faire souffrir ; je me borne à indiquer par quelles impulsions certains caractères éprouvent le besoin de tourmenter leur prochain, sans lui vouloir précisément du mal, par simple envie d’épancher leur bile ou d’affirmer leur prépondérance.

Procurer des joies, disent certaines personnes, nous le voudrions bien, mais comment faire ? Nous ne savons pas ! Réfléchir un instant pour découvrir les plaisirs qu’elles pourraient procurer effraye leur paresse. « Penser, voilà ce que personne ne veut faire », a dit je ne sais plus qui. Ces mots renferment l’explication de l’insuffisance et de la médiocrité de la vie humaine. En effet, personne ne veut penser ; que de gens, même intelligents, vivent sans jamais accomplir cette fonction, car réfléchir représente une opération bien plus profonde et complexe que celle de grouper dans notre cerveau les faits matériels et intellectuels nécessaires à notre conservation et à notre rôle social.

Si l’on voulait réellement essayer d’améliorer et d’adoucir la vie des autres, la première résolution à prendre serait de ne pas la leur empoisonner par l’usage de la lamentation perpétuelle. Que de bonnes et réellement honnêtes personnes attristent l’existence de leur entourage par cette déplorable habitude. Elles se plaignent de tout et de tous, leurs griefs sont innombrables[18] ; on les entend geindre continuellement. Souvent elles possèdent le bonheur, mais n’en sont pas plus satisfaites ; le moindre nuage suffit à leur voiler le soleil, et chaque petit incident, dont d’autres ne s’apercevraient même pas, assombrit leur humeur. En famille et dans l’intimité, elles n’ouvrent la bouche que pour formuler des plaintes ; à les entendre, on dirait qu’elles sont seules dans l’univers à sentir le froid et le chaud, les malaises, les contrariétés… Un énorme égoïsme est évidemment à la base de cette façon d’accepter et de comprendre la vie. Je connais des familles entières dont les jours se traînent monotones et sans joies parce que le mari ou la femme, le père ou la mère, le frère ou la sœur ont contracté l’habitude du gémissement quotidien.

[18] Voir le chapitre : « [Les griefs] ».

Quelquefois cette disposition peu égayante a pour résultat la révolte et, par conséquent, la désagrégation de la famille. Les caractères patients et affectueux ne se rebellent pas, ils se courbent sous le fardeau pénible qu’on leur impose sans équité, mais ils s’attristent, perdent leur énergie et le goût de vivre les abandonne. Or, je le demande : est-il juste qu’un seul être pèse ainsi de tout son poids sur l’existence des autres ? S’il a une conscience, pourquoi reste-t-elle muette ? Simplement parce qu’il n’a pas l’habitude de l’interroger.