Pour être un faiseur de joies, il faut donc, en premier lieu, renoncer à la plainte puérile, devenir un vaillant, mépriser les petites contrariétés et porter les vraies croix avec courage et le front serein. Les grands maîtres de l’antique philosophie nous ont enseigné cette leçon que le christianisme a formulée également. Ceux qui ne l’ont ni apprise ni acceptée ne pourront jamais gravir les échelons qui conduisent aux hauteurs sereines, ni être pour autrui des distributeurs d’énergie et de félicité.

Si, pour tirer du bonheur de l’amour, il faut apprendre à respecter l’amour, il est tout aussi nécessaire de respecter les bonheurs des autres et les nôtres propres. Une fausse morale et une fausse religiosité ont fait longtemps consister la vertu en une sorte de morosité austère. Rien ne lui a fait plus de tort ; elle a ainsi éloigné d’elle les cœurs. Cette fausse opposition entre la sagesse et la joie a eu une funeste influence sur plusieurs âmes. Oui, certes, nous devons souffrir, et tout essai de révolte contre cette loi inévitable et probablement salutaire serait aussi puéril qu’inutile ; mais primitivement, avant la mystérieuse tragédie qui a fait peser sur tous les fils d’Adam une si redoutable condamnation, nous avions été créés pour être heureux, et notre cœur, rempli d’un si inextinguible besoin de bonheur, s’en porte garant.

Or, ce besoin que la nature a mis dans nos âmes, il faut le respecter comme l’indice de notre origine divine ; c’est la seule chose qui nous rattache à une existence meilleure et plus élevée. Les joies, même insignifiantes, doivent être sacrées, et il faudrait éviter avec soin de les assombrir ou de les diminuer, à moins qu’elles ne soient absurdes, sottes ou dangereuses. Mais la préoccupation de ne pas ternir le contentement d’autrui est inconnu à la généralité des êtres, et, dans les familles, il y a toujours quelqu’un pour se charger du rôle de trouble fête, soit en n’accordant qu’à la dernière heure une permission demandée, soit en menaçant de la retirer, soit en l’accompagnant de tant de reproches et de recommandations que le plaisir attendu est gâté d’avance.

Les gens capricieux pratiquent fréquemment une autre façon d’empoisonner les jouissances de leurs semblables. On combine une partie de théâtre, une promenade, une course, un voyage ; à la dernière minute, un des membres de la famille ou du groupe déclare qu’il n’ira pas, sans qu’aucune raison valable justifie ce changement d’intention. Il a simplement changé d’idée, et gâte, sans scrupule, le plaisir des autres, oubliant que lui-même avait imposé ses goûts dans l’organisation du projet et que tout avait été combiné pour le satisfaire. Choses sans importance, dira-t-on. Mais non, une joie enlevée aux pauvres créatures humaines, destinées à tant souffrir, est une sorte de vol, en tous cas une cruauté inutile, sans compter que ces procédés désobligeants provoquent dans les cœurs un inévitable sentiment d’irritation.

Mais ne pas causer de peines inutiles, respecter scrupuleusement les quelques joies que la Providence accorde aux hommes, ne suffit pas. Pour accomplir le devoir de fraternité que la foi en un père commun impose aux uns, et que certaines doctrines humanitaires imposent aux autres, une action plus directe est nécessaire : il faut que nous intervenions efficacement dans la vie du prochain et apprenions à devenir pour lui un faiseur de joies.


Avez-vous connu des faiseurs de joies ? Pour mon compte j’en ai rencontré quelques-uns, et je crois fermement que la continuation du genre humain leur est due. Sans les sourires qu’ils provoquent, les chants qu’ils font éclore sur les lèvres, les rayonnements qu’ils amènent sur les visages, le soleil, depuis longtemps, aurait cessé de luire sur un monde continuellement maussade et triste, la terre se serait refroidie et le dernier homme aurait expiré en grelottant. Eux seuls nous ont sauvés et nous sauvent encore. Heureusement ils sont plus nombreux que les justes dont l’Éternel exigeait l’existence dans Sodome et Gomorrhe, pour épargner à ces deux villes iniques la pluie de feu qu’il leur réservait.

Parmi les faiseurs de joies, il y en a d’instinctifs et de volontaires. Lorsque les deux forces de l’instinct et de la volonté se combinent dans une même personne, le résultat est glorieux et bienfaisant. Ceux qui appartiennent à la première catégorie sont les gens les plus agréables et les plus sympathiques du monde, ils exercent une attraction presque universelle, on se groupe autour d’eux, on se sent moins malheureux en leur présence, ils redonnent l’espoir, en tous cas ils provoquent une sensation de bien-être et de plaisir qui réconforte le cœur et le délivre momentanément de ses fardeaux les plus lourds.

Mais les joies que procurent les simples instinctifs ne sont pas toujours bien choisies ; ils satisfont parfois des désirs dangereux, des aspirations dont le résultat final est souvent le trouble et l’angoisse. Pour donner le bonheur, ils mettent de côté les scrupules gênants. Aimer à rendre heureux représente parfois, pour ceux que ce désir étreint, une tentation suprême et redoutable. Ce point particulier pourrait être développé largement, mais ce serait entrer sur un terrain qui n’est pas celui de ce livre. Je ne fais pas uniquement allusion, ici, aux faiblesses passionnelles que le désir de voir nos semblables contents nous pousse peut-être à considérer avec trop d’indulgence, mais à toute la série des concessions et des compromis qu’on est tenté de faire, pour assurer les joies de ceux qu’on aime.

Les purs instinctifs sont donc à craindre, même dans la catégorie bénie des faiseurs de joies. Cependant, on ne peut s’empêcher de croire qu’il leur sera beaucoup pardonné, même s’ils ont beaucoup erré, car, sous leurs faiblesses et leurs fautes se cache un chaleureux élan de fraternité, un ardent désir d’essuyer les larmes qui mouillent les visages humains et de ramener le sourire sur les lèvres qui l’avaient désappris.