Après les instinctifs, viennent les faiseurs de joies par bonne volonté. Ce ne sont pas les plus charmants, mais ce sont les plus admirables. Souvent, ils ont à lutter contre leur propre nature, qui est violente, impatiente, irritable, et qu’il faut vaincre constamment pour l’amener à la douceur, à l’enjouement, à l’indulgence. Parfois on sent l’effort sous leurs bonnes paroles, sous leur sourire encourageant, sous les services qu’ils rendent. Mais ils ont, plus que les instinctifs, le sens de la mesure, l’art de distinguer les fausses joies des vraies, et ils ne tombent pas dans les complaisances dangereuses.
La troisième catégorie, celle des êtres privilégiés qui, étant créés pour donner le bonheur aux autres, ajoutent à l’instinct la bonne volonté raisonnée, constitue ce que l’humanité offre de plus parfait et de meilleur. Quand on les rencontre, une lumière et une chaleur pénètrent les cœurs. Souvent, ces faiseurs de joies se bornent à frôler nos âmes ; ils ne peuvent ni changer, ni déterminer notre destinée, mais ils nous aident à la supporter. Un regard, un sourire, une main pressée au moment opportun suffisent parfois à relever les courages. La sympathie de la pensée est aussi une arme puissante, elle enveloppe et réchauffe ; silencieuse, on la sent davantage, car les mots gâtent presque tout.
Lorsque ces échanges subtils ont lieu entre personnes dont les vies sont unies par les liens de la famille, de l’amitié, de l’amour, leur influence est plus considérable encore sur le bonheur, car alors les conditions même de l’existence peuvent être transformées. Avoir près de soi quelqu’un qui se préoccupe de vous donner de la joie, qui vous accueille toujours avec un sourire heureux, qui est prêt à sympathiser à vos ennuis et à vos douleurs, à se réjouir de vos succès, à réveiller vos espérances, dont les façons sont enjouées et les pensées vaillantes, c’est déjà le bonheur. Que de fois, au contraire, on tremble en pensant à la manière dont sera reçue, par les siens, la nouvelle d’un insuccès personnel, car on sait qu’au lieu d’en alléger le poids, ils le feront peser plus lourdement sur nos épaules.
Il est difficile de rencontrer chez un seul être, l’ensemble de force, de douceur et d’optimisme dont je viens de parler, mais combien pourraient, du moins, sur quelques points, répandre un peu de joie autour d’eux, redonner du courage à ceux qui en manquent, rendre la foi en eux-mêmes à ceux qui l’ont perdue, dire le mot qui relève les cœurs abattus et fait passer sur eux une lueur, même passagère, de contentement. Telle phrase élogieuse et douce produit l’effet d’une rosée bienfaisante. Je n’entends point, par là, préconiser le système de la flatterie habile ; basé sur le mensonge, il déprave les âmes qui le pratiquent et celles sur lesquelles il s’exerce. Mais, pour dire des choses agréables, il n’est pas toujours nécessaire de mentir, car presque chaque créature humaine a quelques qualités physiques, morales ou intellectuelles qu’on peut relever sans fausseté ; il s’agit de savoir les découvrir, et de joindre à l’esprit d’observation un peu de bienveillance et de pitié. C’est là un sujet sur lequel je reviendrai[19].
[19] Voir le chapitre : « [Les consolatrices] ».
Dans l’ordre matériel également, les faiseurs de joie ont un large champ sur lequel ils peuvent s’exercer. Si l’on tendait plus fréquemment la main au prochain, lui offrant l’aide fraternelle qui peut remettre un homme à flot, sans qu’on ait à faire d’autre sacrifice que ceux d’un effort persévérant et d’une bonne volonté inlassable, il y aurait moins de larmes en ce monde et moins de cœurs aigris où l’image de Dieu s’est effacée.
Les petites attentions sont également des sources de joies auxquelles on ne pense pas assez. La trame de la vie est au fond faite de petites choses, et le charme d’une pensée amicale ou gracieuse, se révélant dans les menus faits de l’existence quotidienne, s’exerce puissant et doux. Les femmes modernes, trop affairées, ont désappris cet art. J’en connais cependant une dernière représentante. Est-ce durant les rêves ou les insomnies de la nuit que le désir d’être agréable aux autres se transforme dans son cerveau en idées ingénieuses ? Mais chaque jour elle invente pour l’un ou l’autre de ses amis quelque attention aimable. Elle étudie leurs goûts et s’efforce de les satisfaire matériellement et moralement. Elle connaît leurs déboires secrets et s’essaye à redonner l’espérance à leurs cœurs. Ses pensées nobles et tendres, ses façons fines et caressantes ont mis un coin d’idéal dans plus d’une vie qui en manquait. Mince et frêle jusqu’à l’invraisemblance, avec des cheveux de neige, nul ne songe à demander son âge, tellement on sent qu’une éternelle jeunesse vit dans son cœur. D’autres ont accompli peut-être des actes héroïques, elle a donné des joies.
L’influence d’une parole de bonté tombant de certaines lèvres ne peut être mesurée. Je me souviens d’un homme modeste, timide, un peu singulier d’aspect et de manières qui, chaque dimanche, avait l’habitude de se rendre dans une maison où le chef de famille, — homme supérieur et de haute situation — lui disait bonsoir avec bienveillance, en s’informant de sa santé. Ces simples paroles, toujours les mêmes, avaient un tel prix pour cet être solitaire que, lorsque celui qui les prononçait fut mort, le malheureux ne put supporter de vivre dans la ville où il l’avait connu, et, quittant l’emploi qui le faisait vivre, alla, à son tour, mourir de chagrin dans un coin ignoré.
On pourrait multiplier ces exemples de l’influence involontaire que les hommes possèdent les uns sur les autres. J’en parlerai dans un prochain chapitre ; en tous cas, il suffit de réfléchir pour se convaincre que, soit dans l’ordre matériel, soit dans l’ordre moral, on néglige trop souvent les occasions de rendre les gens heureux.
Lorsque l’Écriture dit qu’il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux, ces paroles semblent injustes, exagérées et dures. La richesse serait-elle donc une malédiction ? Elle représente, au contraire, un immense privilège, puisqu’elle offre l’occasion de donner tant de joies aux autres. Ne pas les donner, voilà le crime. Elle permet, non seulement de faire l’aumône, de vêtir le nu et de secourir l’affamé, mais d’embellir et de faciliter la vie de ceux pour lesquels les moindres douceurs de l’existence ne s’obtiennent qu’au prix d’un effort souvent rude et pénible.