Tutti mi voglion zio !

« Rien de nouveau sous le soleil », disait l’Ecclésiaste, fils de Salomon. C’est vrai, mais il y a, suivant les périodes, des tendances qui s’accentuent ou diminuent, des façons différentes de concevoir la vie et de sentir les choses. La nôtre est celle de la vulgarisation générale ; tous les penseurs modernes l’ont constaté. Dans l’industrie, même artistique, les productions belles et rares sont immédiatement imitées de façon laide et ordinaire. Le dessin d’une étoffe à quarante francs le mètre sert également pour les étoffes à vingt sous. Les tableaux eux-mêmes ne sont pas respectés : l’oléographie a réussi à rendre odieux ceux qu’elle reproduit. Les boîtes à musique et le phonographe rendent le même service à la musique et au chant.

Heureusement la création échappe à cet abâtardissement général de toutes choses ; si elle était livrée aux mains de l’homme, qu’en ferait-il ? Partout où il peut la défigurer ou la souiller, il n’y manque pas, comme si le disgracieux et le médiocre étaient son idéal. Au point de vue utilitaire, il en tire ce qu’il peut, et nous devons à ses efforts en ce sens les commodités de la vie moderne. Mais quant au beau, au noble, au grand, il n’en a souci. Ce beau, ce noble, ce grand, s’il le rencontre sur sa route, il s’empresse de le réduire en fractions, pour que son emploi se généralise. A la base de cette vulgarisation et de ce morcellement, on trouve l’utopie égalitaire[20].

[20] Voir le chapitre : « [Égalité] ».

Ce qui se passe dans le monde matériel se reflète dans l’ordre des sentiments. Le nombre des connaissances banales que chacun possède s’est élargi de façon prodigieuse par l’extériorisation de l’existence et par les voyages. Si l’on pouvait établir un travail de statistique sur le nombre des relations qu’un homme possédait il y a cent et même cinquante ans et celles qu’il a aujourd’hui, la différence serait énorme. Et chacun tend encore à élargir son cercle : les ambitieux avec discernement, les imbéciles à l’aveuglette, sans que la sympathie ou l’intérêt les guide. J’entendais une femme dire avec orgueil : « J’ai deux mille visites à faire dans l’hiver. » Et elle en tirait vanité devant ses amies plus modestes qui n’avaient qu’un millier de noms inscrits sur leur carnet.

Peut-on rien voir de plus sot au monde que cette soif d’augmenter sans cesse les coups de chapeau qu’on donne ? Que de lest inutile, dans ces interminables listes qui ne laissent plus place à une heure d’intimité intelligente ou affectueuse ! A force de passer perpétuellement de salon en salon, certaines personnes ont une conversation aussi plate qu’une pierre qui aurait trop roulé. Pas de saillie, pas d’angle, pas de forme même ! Des gens pareils n’ont que faire de l’amitié ; ils se contentent de camarades indifférents et sans cesse renouvelables.

Aux mondains à outrance — ces forçats du plaisir — il faut des compagnons de chaîne avec lesquels ils puissent danser partout la grande farandole internationale. Tout ce qui demande un peu de réflexion, de patience et de soins leur paraît ennuyeux, agaçant… Avoir à s’occuper d’un ami, rentre dans la catégorie des corvées.

Dans la plupart des rapports sociaux, il suffit amplement d’échanger quelques bavardages, ou de se livrer ensemble à des sports de genres divers ; toute liaison plus intime, en dehors des relations passionnelles, semble à beaucoup de gens de l’exagération sentimentale, à peine pardonnable chez des pensionnaires qui, en attendant le mariage, déversent le trop plein de leur cœur sur quelques compagnes d’études, ou chez des lycéens ignorants de la vie qui ont pris Cicéron au sérieux. Plus tard, devenus des hommes et des femmes, ceux-ci apprendront à ne donner du poids qu’à leurs plaisirs et à leurs intérêts, et riront de leur naïveté d’antan.

Ce dédain de l’amitié se retrouve chez de très honnêtes personnes qui ont l’esprit pratique. Elles admettent qu’il est utile d’avoir des relations. Quant aux sentiments d’affection pour des personnes auxquelles ne les lie aucun intérêt commun, c’est vraiment du superflu à leurs yeux. Pour occuper leur cœur, leurs enfants et leurs maris, sans compter les autres membres de la famille, suffisent amplement. Pour se distraire, un cercle nombreux de connaissances est plus utile et plus varié.

Tout le monde ne s’exprime pas avec la même sincérité un peu brutale, mais cette façon de penser est commune à beaucoup de gens. C’est souvent égoïsme et médiocrité ; c’est aussi, chez certaines natures généreuses, besoin de se répandre, d’être tout à tous, comme le recommande saint Paul, et peur de se concentrer dans les sentiments exclusifs. Il me semble que la conciliation est possible, qu’il y a place dans la vie pour quelques amitiés intimes et profondes, sans que la sympathie envers les déshérités qui ont besoin de nous en soit diminuée.