Ceux qui ne comprennent pas l’amitié, ne la ressentent pas, ne l’inspirent pas, sont des pauvres dans l’ordre moral. Ils pourront obtenir toutes les satisfactions de l’amour-propre, toutes les joies de l’amour ; quelque chose manquera à leur richesse, puisque le seul sentiment désintéressé que l’homme puisse ressentir est étranger à leur cœur et qu’ils ignorent les joies rares dont il est la source.
L’antiquité a compris et pratiqué l’amitié mieux que ne l’a fait le christianisme ; depuis l’avènement de celui-ci c’est l’amour qui a pris sa place. La femme ayant été relevée moralement par l’Évangile, l’homme a pu sentir pour elle une affection élevée et en faire la confidente de ses pensées. En Grèce, où elle n’était considérée que comme un instrument de volupté, toutes les forces du cœur des héros et des philosophes étaient nécessairement tournées vers l’amitié. La légende grecque, en effet, n’est qu’un hymne à ce sentiment, auquel on dressait des autels à Athènes et à Rome.
Les Grecs représentaient l’amitié sous la figure d’une jeune fille, la tête nue, une main posée sur son cœur, l’autre appuyée sur un ormeau frappé par la foudre, autour duquel s’enlaçait une vigne chargée de grappes. Sa robe était soigneusement agrafée et son attitude chaste. La conception des Romains était plus compliquée et plus moderne. La gorge à moitié nue, la tête couronnée de myrthe et de fleurs de grenadiers, la jeune fille tenait dans sa main deux cœurs enchaînés, et la frange de sa tunique portait ces mots : la mort et la vie. Sur son front on lisait : hiver et été, et, de la main droite, elle montrait son côté gauche, ouvert jusqu’au cœur, sur lequel était écrit : De près et de loin.
Tout le monde connaît les grands exemples d’amitié fournis par l’antiquité ; il est inutile de les énumérer ici, tellement ils sont passés dans le langage courant. Le traité de Cicéron donne la mesure de ce que les anciens entendaient par cette affection sacrée, qui demande des âmes fortes, calmes et surtout indépendantes. Les snobs et les neurasthéniques d’aujourd’hui sont évidemment incapables de la ressentir. Ce sentiment, que Pythagore a appelé l’égalité de l’harmonie, n’a plus d’autels, tellement nos contemporains ont peur, en se donnant, d’être dupes l’un de l’autre. Au XVIe siècle, il était plus en honneur, et Montaigne disait, en parlant de La Boëtie, ces paroles touchantes : « Si l’on me presse d’expliquer pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi ! » Voltaire lui-même appelait l’amitié un mariage de l’âme entre deux hommes vertueux.
Un grand but poursuivi, des sacrifices accomplis en commun sont un terrain favorable à l’éclosion de ce sentiment : ainsi les martyrs du Risorgimento italien, poursuivis, persécutés, n’échappant à la prison et à la mort que par l’exil, connurent les fortes amitiés. Il y eut celle de Gœthe et d’Eckermann, et, de nos jours, la publication de la correspondance de Renan avec Berthelot, de Gambetta avec Spuller, prouve que la seconde moitié du XIXe siècle en a encore produit quelques-unes. Ce sentiment équivaut à des lettres de noblesse intellectuelle et morale, car un bon cœur ne suffit pas, il faut y joindre la supériorité de l’esprit. Mais, sans l’aide de la sensibilité, les rapports restent arides et durs et se brisent au premier choc, comme du bois trop sec. Quand je rencontre deux personnes éprouvant réciproquement l’une de ces amitiés qui ont su braver le temps et l’absence, et chez lesquelles le besoin de la confiance et des communications intimes de l’esprit est demeuré vivant et impérieux, je m’incline, comprenant que je me trouve en présence d’êtres auxquels les dieux ont accordé des privilèges rares.
Sainte-Beuve a dit que les amitiés humaines étaient bien petites, si Dieu ne s’y mêlait. En effet, sans la croyance au divin sous une forme quelconque, il est difficile qu’elles naissent et subsistent.
L’amour ardent de la patrie, l’attachement à une idée généreuse, le culte de la vertu tel que le comprenaient les anciens, peuvent remplacer la foi en Dieu comme lien entre deux âmes ; mais, ces formes de l’idéal, que sont-elles, sinon une religion sans dogmes derrière laquelle Dieu se cache ? La première condition pour connaître les amitiés fortes est donc la foi dans le divin et le respect de l’âme humaine.
Les cœurs bas et médiocres ne peuvent ressentir ces affections sérieuses et désintéressées, car comment consentiraient-ils à aimer chez autrui les vulgarités qui remplissent leur propre âme ? Les natures supérieures savent discerner les lacunes et les ombres des caractères, sans perdre pour cela leur foi dans la nature humaine, et, sous les cendres, ils cherchent l’étincelle qui brûle encore. Mais les gens médiocres ne distinguent pas. Ce qu’il peut y avoir de noble et de généreux dans les autres cœurs leur échappe, et si un éclair le leur montre, vite ils se couvrent les yeux, car cette vue prolongée leur donnerait la perception désagréable de leur infériorité.