Pour aspirer, non au simulacre de l’amitié, mais à sa réalité élevée et profonde, une certaine distinction mentale et morale est donc indispensable. Cependant, beaucoup de personnes intelligentes et honorables sont incapables de la ressentir. Les unes par scepticisme ou pauvreté de nature ; d’autres par égoïsme ; plusieurs par cette timidité qui scelle les lèvres et rend impossible toute expansion. Hamilton a écrit : « J’ai renoncé à l’amitié de deux hommes ; l’un parce qu’il ne m’a jamais parlé de lui ; l’autre parce qu’il ne m’a jamais parlé de moi. » Deux mauvais symptômes, en effet ! Lorsqu’un seul des amis s’épanche, l’amitié est trop unilatérale et porte en elle-même un germe de destruction. D’où vient ce silence d’une des deux parties ? D’un manque de confiance ou de ce qu’elle doute de l’intérêt de l’autre pour ce qui la concerne ? Une réserve absolue est l’indice d’une lacune dans l’amitié qui, à l’inverse de l’amour, a besoin, pour subsister, d’un certain équilibre.

L’avarice morale[21], qui préside si souvent aux rapports des hommes entre eux, a contribué, elle aussi, à étouffer dans les cœurs les élans de l’amitié. Le snobisme a fait le reste et, pour ne pas rayer le mot du dictionnaire, on s’est décidé à donner le nom d’amis à tous ceux dont la situation ou les relations pouvaient servir nos intérêts. Y a-t-il rien de moins évangélique au monde que cette façon d’envisager les rapports des hommes entre eux ? Les païens nous donnent, à cet égard, des leçons de noblesse qui devraient faire rougir la société chrétienne. S’employer à relever le prestige de l’amitié et apprendre à la jeunesse à en cultiver le désir jusqu’au jour où elle pourra les satisfaire par une rencontre semblable à celle que Montaigne fit de La Boëtie, c’est être un faiseur de joies.

[21] Voir dans Ames dormantes, le chapitre : « L’Avarice morale ».


L’amitié se divise en plusieurs catégories. On peut distinguer les amis qui nous aiment parce qu’ils ont aimé nos parents, et auxquels nous vouons un respectueux attachement ; les êtres jeunes pour qui nous ressentons une affection protectrice, et enfin les amis personnels, avec lesquels les rapports sont établis sur un pied d’égalité. Parmi ces amis, il faut distinguer entre ceux que les circonstances nous ont imposés et ceux que nous avons délibérément choisis. Les premiers sont les compagnons d’études et de jeux ; ils ont une place à part dans notre cœur, nous accompagnent de l’enfance à la mort et jouent dans notre vie un rôle important. Mais il est assez rare de pouvoir nouer avec eux ces liens étroits, intellectuels et moraux, qui constituent les amitiés célèbres. Ces rencontres-là ont lieu plus tard, lorsque déjà l’esprit est en voie de formation et que, de l’enfance, on passe à la jeunesse.

A Rome, près de la porte Saint-Paul, non loin du monument de Caïus Sestius, se trouve le cimetière protestant du Testaccio, le plus poétique séjour des morts où l’on puisse rêver de dormir son dernier sommeil. Les lauriers-roses s’enroulent autour des cyprès et mêlent leurs fleurs éclatantes au feuillage sombre et à la silhouette rigide de ces gardiens des sépulcres. Dans la partie la plus élevée de ce funèbre jardin, une longue pierre tombale, autour de laquelle croissent des iris bleus, recouvre les cendres de Shelley. Tout à côté, une seconde plaque de marbre s’étend. Un autre mort est venu dormir auprès du grand lyrique anglais. Son ami, Trelawney, après lui avoir survécu plus de soixante ans, a voulu que son cadavre fût transporté à Rome pour reposer près de celui du poète qu’il accompagnait et ne put sauver dans le tragique naufrage où périt l’une des gloires de l’Angleterre. Rien, dans son âme fidèle, n’avait réussi à effacer le souvenir de son ami de jeunesse : ni la longue vie vécue, ni les nouvelles affections, ni l’éloignement du pays où il avait brûlé, sur le rivage de la Méditerranée, en présence de lord Byron, selon les rites funéraires antiques, le corps de l’auteur de Prométhée délivré.

Devant ces deux pierres tombales, on demeure pensif, en mesurant la différence qui sépare ces âmes profondes, sur lesquelles le temps n’a pas de prise, des âmes anémiées d’aujourd’hui, pour lesquelles le mot : hier, n’a plus de signification. A l’impression d’infériorité se mêle un peu d’envie, car l’homme n’est heureux et ne vaut, au fond, que par ce qu’il sent. Tout le reste n’a qu’une valeur relative, sauf quand ce reste sert à alimenter et à ennoblir la force du sentiment.

L’éducation moderne a eu raison de déclarer la guerre à la fausse sentimentalité ; mais enlever à l’homme un seul des sentiments vrais qui consolent la vie, est un crime abominable. Les diminuer en quoi que ce soit est déjà une périlleuse erreur.

L’amitié, outre son rôle direct, doit être à la base de tous les autres sentiments ; elle leur donne une douceur et un charme spécial. Lorsqu’elle se joint aux liens de parenté, elle les fortifie et les élève ; une fille qui est l’amie de sa mère ou de son père, acquiert une importance plus considérable dans leurs cœurs. L’amitié entre frères et sœurs, chose assez rare, est un secours puissant dans la vie. On peut beaucoup s’aimer, en famille, et ne pas être l’ami l’un de l’autre, l’amitié impliquant entre deux êtres une communion intime, naissant de conditions spéciales de mentalité, de sensibilité et de caractère, qu’il est impossible d’improviser à volonté. Dans l’amour même, l’amitié représente un élément précieux ; elle est la pierre angulaire des unions durables, dans le mariage et hors du mariage. Sans elle, aucun attachement ne peut se prolonger, car elle est aux affections ce que l’oxygène est à l’air que nos poumons respirent. Dans la famille et dans l’amour, son influence est indirecte quand elle existe. Au contraire, dans les liaisons de choix, c’est directement qu’elle influence l’individu et lui procure des joies. Le désintéressement est sa force principale : « Les amitiés qui paraissent les plus fortes ne sont que des intérêts concertés. » Cette boutade de Saint-Évremond est absolument fausse, ou plutôt son auteur décore du nom d’amitié des habitudes utilitaires qui en sont la négation.

A force de creuser le cœur de l’homme, on peut arriver à trouver dans toutes ses affections instinctives la tare de l’égoïsme : la mère qui donne sa vie pour ses enfants le fait pour échapper à une pire douleur, celle de les perdre ! L’homme, mari ou amant, qui se jette à l’eau pour sauver la femme qu’il aime, accomplit cet acte de courage parce qu’il sent que, privé d’elle, l’existence lui serait insupportable ! Tous deux, en effet, n’agissent peut-être pas d’une façon complètement désintéressée, mais dans l’amitié, au contraire, à moins qu’on ne soit associés ou complices, les sacrifices qu’on accomplit les uns pour les autres n’ont presque jamais l’intérêt personnel pour base. Disposer les cœurs à l’amitié, c’est donc les élever jusqu’à la plus noble des manifestations sentimentales et leur assurer des joies qui défient les années et la vieillesse.