On répondra qu’éveiller chez les individus le désir des amitiés profondes, c’est leur préparer de nouvelles occasions d’être déçus, les inciter à donner une partie de leur âme à des êtres pour qui l’amitié ne représente qu’une intimité plus ou moins opportune et passagère. Or, ces déceptions leur causeront des chagrins qu’ils pourraient éviter en se contentant des banales et fugitives camaraderies à la mode aujourd’hui.
C’est là, en effet, un risque à courir. Mais il faudrait être bien malchanceux ou inintelligent pour tomber mal constamment et ne jamais savoir discerner la valeur de ceux qu’on choisit pour amis. Dans le nombre, il y aura bien quelques cœurs profonds et aimants. Sans croire que les amitiés puissent se multiplier indéfiniment (pour être précieuses, elles doivent être rares), elles n’exigent cependant pas l’exclusivisme absolu de l’amour. Il est possible d’en avoir plusieurs sans qu’elles se fassent tort réciproquement.
Les nuances de l’amitié sont infinies. On aime telle personne pour certaines qualités qu’elle possède ou certaines affinités qui la lient à notre moi intime ; on chérit telle autre pour des raisons différentes. Ceux qui naissent, vivent et meurent dans le même milieu ont un nombre plus restreint d’amis, parce que l’occasion d’en former d’autres leur manque ; qu’étant entourés d’anciennes intimités, ils n’en sentent pas le besoin. Par contre, les gens qui changent fréquemment de résidence contractent forcément des liaisons nouvelles. L’homme ne peut vivre solitaire pendant des années, se contentant de communications écrites, et là où il se trouve, il a besoin de nouer des rapports plus étroits que ceux des relations banales.
Une des premières conditions, pour que l’amitié donne toutes ses joies, est le respect, aussi indispensable que dans l’amour. Il faut respecter l’amitié, d’abord, et l’ami ensuite. Quand nous parlons de lui, il devrait toujours pouvoir nous entendre. On peut rester amoureux sans confiance, tandis que l’amitié meurt d’un soupçon. Son mérite est justement de forcer l’homme à la noblesse des sentiments et des procédés.
Dans toutes les affections humaines, il y a une personne qui embrasse et une autre qui tend la joue. La plus heureuse est toujours celle qui donne davantage, bien que cela puisse être contesté en amour, à cause de la fierté blessée. Pour l’amitié, il n’y a pas de doute ; la personne qui la ressent le plus fortement connaît les meilleures joies ; être aimé est très doux, aimer soi-même est autrement passionnant et savoureux.
La vanité n’entrant pas en jeu dans l’amitié et la réciprocité y étant toujours assurée de quelque façon, aucune amertume n’attend le cœur royal qui aime le mieux. Il n’a que des plaisirs en perspective.
« Les femmes vont plus loin en amour que les hommes, mais les hommes l’emportent sur elles en amitié. » La Bruyère n’est plus de mode, mais certaines de ses réflexions sont toujours vraies et justes. En effet, les femmes, quoique abusant, elles aussi, de ce mot dans leurs relations courantes, connaissent et pratiquent rarement la véritable amitié. Aucun grand exemple d’amitié entre femmes n’est cité dans l’histoire. Il y a eu quelques attachements féminins célèbres, mais toujours de bas en haut : une esclave pour sa maîtresse, une suivante, une dame d’honneur pour sa souveraine. Mais ce n’étaient pas des relations d’égale à égale, et aujourd’hui pareils sentiments écloraient difficilement dans les cœurs.
Plus on descend vers le Midi, moins l’amitié entre femmes est comprise. Dans les pays du Nord, elle l’est davantage : on voit les femmes y rechercher la compagnie les unes des autres, probablement parce que leur degré de culture est plus avancé. Les amies célibataires ou veuves unissent parfois leurs solitudes ; elles s’aident à l’envi et se consolent réciproquement. En France et en Italie, le cas ne se produit jamais ou du moins fort rarement. Plutôt que d’aller vivre avec une amie que l’on aime, on préfère l’asile d’un couvent ou l’hospitalité d’une parente quelconque, à laquelle aucune affection ne vous lie. Est-ce manque d’indépendance morale, résultat d’une mentalité encore anémiée, ou indice d’indifférence pour tout ce qui n’est pas l’amour ?
Les femmes, en ne recherchant pas l’amitié les unes des autres, au moins au sens large du mot, car les amitiés banales abondent, se privent d’un puissant soutien moral. Savoir qu’il y a dans le vaste monde quelques âmes fidèles qui prennent part à vos peines, se réjouissent de vos satisfactions, s’indignent des torts qui vous sont faits, donne le courage de vivre.