Dans une visite, au milieu d’une fête, tout est transformé, ennui ou plaisir, par la présence d’une amie véritable. On ne sent plus le froid de l’indifférence ou de l’hostilité ; les manifestations de la jalousie et du dénigrement passent inaperçues. Un regard, un sourire échangés vous disent qu’on comprend, qu’on sympathise, qu’il y a harmonie ! Et tout cela dans le calme, dans la sécurité, sans l’agitation et le tremblement intérieur que donne l’amour.
Les âmes qui ont connu ces joies pures et profondes ne peuvent comprendre qu’on n’y aspire pas, et elles voudraient faire entrer le désir de les connaître dans l’éducation morale, non seulement des hommes, mais des femmes.
J’ai été particulièrement heureuse en amitié, mais j’essaye d’être objective en parlant et de ne pas aller du particulier au général. Je reconnais que les amitiés entre femmes sont rares, très rares ; mais elles existent pourtant. Si j’ai eu le bonheur de rencontrer quelques amies parfaites, pourquoi d’autres n’auraient-elles pas la même chance ? Je ne possède pas la spécialité d’appeler à moi les cœurs capables de la ressentir. Il y en a partout. Si j’ai été favorisée, c’est peut-être parce que j’ai toujours cru à l’amitié et lui ai rendu un culte dans ma pensée.
J’ai connu par elle[22] ces moments d’entente parfaite dans l’indépendance absolue qui donnent à l’être humain l’avant-goût, hélas ! fugitif, de ce que sera la fraternité dans les existences supérieures auxquelles sont appelés ceux qui y croient.
[22] Je demande pardon aux lecteurs de parler de moi, mais j’ai voulu saisir cette occasion de dire à mes amis ce que je dois à leur amitié.
Lorsqu’il existe réellement, entre deux femmes, l’une de ces affections profondes dont l’influence calmante s’exerce même de loin et enveloppe d’une tendresse protectrice, il semble qu’on n’a plus besoin de prier pour soi-même, qu’une autre s’en charge. Parfois l’amitié est une entente de l’esprit, une façon semblable de comprendre les complexités de la vie sentimentale et de saisir les ridicules et les tristesses de la comédie humaine. Elle revêt souvent aussi la forme d’un dévouement actif, intelligent, fidèle et réciproque sur lequel on peut compter dans tous les moments difficiles ; c’est un conseil toujours sûr, un ensemble d’attentions qui éclairent les jours tristes. On pourrait multiplier les exemples de ce que les femmes peuvent être l’une pour l’autre, quand elles s’aiment réellement. L’amitié des hommes entre eux a plus de force, celle des femmes plus de tendresse.
Pourquoi ce sentiment si parfait est-il si peu développé chez le sexe féminin ? D’abord, à cause de cette vanité qui pousse les filles d’Ève à voir sans cesse des rivales dans leurs sœurs, et les incite à s’attaquer mutuellement. Ensuite, parce que les femmes ont une trop mince opinion de leurs capacités réciproques, ce qui empêche entre elles tout sentiment de solidarité et de vraie confiance. Leurs progrès intellectuels auront pour conséquence de les rapprocher, non dans une commune accusation de frivolité et d’incompétence, mais dans un respect mutuel pour le résultat de leurs efforts.
Les hommes ont l’habitude de ridiculiser les amitiés féminines, parce qu’ils n’y croient pas, et que les expériences faites leur ont appris à quel point une femme était toujours prête à sacrifier sa soi-disant meilleure amie pour une question de vanité ou de flirt. Ils estiment aussi que les femmes n’y recourent que pour se consoler des déboires de l’amour, et qu’à la plus petite reprise de l’élément passionnel dans leur existence, elles lâchent l’amitié, le cœur léger. Souvent, hélas ! ce jugement est fondé ; mais les exceptions sont nombreuses, et il dépend des femmes de modifier l’opinion des hommes à cet égard.
Je voudrais parler encore ici d’un autre genre d’amitié sur lequel les deux sexes se montrent également sceptiques : celle qui existe entre les hommes et les femmes. Beaucoup de gens la nient ou n’y voient que le masque de l’amour. Elle est toujours soupçonnée. Les habitudes modernes de camaraderie tendent cependant à la faciliter, et l’éducation mixte[23] la fera entrer dans les habitudes sociales, ce qui sera un heureux résultat, les hommes ne pouvant apprendre à connaître réellement les femmes qu’en devenant leurs amis.