[23] Voir le chapitre : « [Ce que pensent les hommes des femmes] ».

En certains cas, évidemment, l’amitié se changera en amour ; mais du moins celui-ci naîtra en connaissance de cause et avec quelques chances de bonheur en plus.

Si l’amitié entre personnes du même sexe est l’une des grandes joies de la vie, celle des personnes de sexes différents est meilleure encore. C’est un échange mutuel de sentiments et d’idées que l’un des deux ne possédait pas. Les confidences ne seront pas aussi intimes, car, si l’homme a moins de pudeur physique, il a plus de pudeur morale que la femme ; mais une amitié d’homme donnera à la femme un sentiment de protection plus complète, et une amitié de femme aura, pour l’homme, des consolations douces que l’intimité d’un autre homme ne pourra jamais lui donner.

Ces amitiés-là ressemblent à l’amour, mais sans sa plénitude et sans ses tourments, et elles ne peuvent se développer que dans une sphère tout à faire libre. C’est un état où l’âme conserve sa paix et la possession d’elle-même. Aucune entrave positive ne s’oppose à la naissance de ce sentiment ; mais mille entraves secrètes en empêchent le développement. Il faut mettre en première ligne les fausses interprétations du monde, la jalousie des maris, celle des fiancés, l’opposition des parents en certains pays, et mille préjugés, si bien enracinés dans les âmes, qu’en Europe personne n’est arrivé à s’en débarrasser encore. Il faut une grande indépendance de caractère ou de situation pour affirmer hardiment des intimités masculines, si l’on tient à ne pas être l’objet de commentaires malveillants. L’âge mûr n’en préserve pas, et des sourires absurdes pleins de sous-entendus effleurent les lèvres, si un homme et une femme à cheveux gris ont l’imprudence de se montrer trop souvent ensemble.

Il faudrait se moquer des méchants propos ; l’amitié en vaut la peine ; mais toutes les femmes n’ont pas ce courage ou ne peuvent l’avoir. Cependant, l’avantage de ces contacts de l’esprit entre les deux sexes est immense ; on reconnaît les femmes qui cultivent les amitiés masculines à quelque chose de plus large dans la pensée, et les hommes qui ont pour amies des femmes distinguées à un je ne sais quoi de plus fin, de plus courtois, de plus mesuré. Les Italiens passaient jadis pour des hommes particulièrement aimables : c’est que, n’ayant pas de patrie, pas de devoirs publics, ils consacraient une grande partie de leur temps aux intimités féminines.

C’était un malheur évidemment, puisqu’un homme dans la force de l’âge, qui passerait sa vie entière à échanger des idées avec une femme, nous semblerait aujourd’hui assez inutile et presque ridicule. Mais il est bon et utile pour l’homme d’avoir une amie, pourvu qu’il la choisisse bien. S’il la choisit mal, toute son existence morale s’en ressent, car elle peut être plus dangereuse qu’une épouse ou une maîtresse. Mesquine, intrigante ou menteuse, elle est comme la pierre attachée au cou du noyé : il enfonce et ne peut plus remonter à la surface.

On prétend généralement que l’homme n’éprouve jamais pour la femme d’amitié sincère, qu’il ne peut l’aimer de façon désintéressées. J’ai connu des exemples de dévouement masculin sans double fin qui démentent absolument cette assertion. L’homme peut ressentir de l’amitié, même en étant amoureux ailleurs. Évidemment, les brutaux et les médiocres en sont incapables. Un homme passionnément épris d’une autre femme disait un jour à son amie :

— Je me suis demandé qui je sauverais si je vous voyais toutes les deux en péril de mort, et mon cœur m’a répondu que ce serait vous !

— Pour retourner ensuite mourir avec l’autre ! répondit la femme en souriant, mais sans douter de lui.

Il avait dit vrai, c’est elle qu’il aurait sauvée ! Propos de jeunesse ! dira-t-on. Mais les années ne comptent pas en ce genre de sentiment ; il est de tous les âges et de toutes les latitudes. Ainsi j’ai entendu raconter jadis que, dans certaine tribu de l’Asie, tous les jeunes gens arrivés à l’âge d’hommes choisissaient une amie, destinée à leur servir de guide, de conseil, d’appui moral. Vis-à-vis d’elle, la confiance devait être complète ; s’ils avaient des difficultés dans leur existence privée ou politique, c’est à l’amie qu’ils s’adressaient. Mais il fallait que cette femme leur fût sacrée et, si l’amour entre eux remplaçait l’amitié, tous deux étaient immédiatement condamnés à mort sans rémission possible.