Ceci prouve que notre civilisation se vante beaucoup trop ; d’autres ont eu une conception plus élevée de ce qui était bon pour l’âme des hommes, même lorsqu’un peu de barbarie s’y mêlait encore. Du reste, en tant de choses, malgré nos formes hypocrites et nos prétendus sentiments de fraternité, ne sommes-nous pas encore des barbares ? L’histoire contemporaine en témoigne hautement.
La culture de l’amitié indique, en tout cas, un état moral très élevé, car, comme le dit Cicéron par la bouche d’un sage grec : « Toutes les choses qui existent et se meuvent dans le monde entier sont agrégées les unes aux autres par l’amitié et se désagrègent par la discorde. » Elle est donc la base essentielle de la vie, et, comme telle, on doit l’honorer, la rechercher, l’enseigner.
CHAPITRE XI
LES CONSOLATRICES
Une femme dont la maternité s’étend à tous, il faudrait s’agenouiller devant elle à chaque minute, car elle reflète le divin.
Ames dormantes.
Ce chapitre, comme son titre l’indique, est spécialement destiné aux femmes. Je crois fermement que leur condition, dans la vie et vis-à-vis de l’homme, pourra s’améliorer de beaucoup et que, si elles le veulent, elles obtiendront de leurs compagnons de route la considération morale et intellectuelle qui leur a été, sauf exception, un peu injustement refusée jusqu’ici. Elles seront alors en mesure de mieux assurer leur bonheur, si elles le possèdent, ou d’apprendre à s’en passer, si le sort a été à leur égard avare de sourires.
En tous cas, ce qu’il y a souvent d’ambigu dans la position des femmes, disparaîtra en grande partie, et elles auront, tout comme l’homme, droit à une place au soleil.
Cependant, malgré les améliorations que l’avenir leur réserve, il existera toujours dans la destinée des femmes, des côtés difficiles et tristes, côtés irréductibles, car ils dépendent non seulement de la nature elle-même, mais des facultés et des lacunes de l’être féminin dans sa plus intime essence. Le défaut de force physique (bien que les jeunes filles d’aujourd’hui soient en train d’en acquérir par les exercices sportiques), les nerfs plus faibles, les crises de santé, les vêtements qui entravent les mouvements du corps, mettront toujours la femme, physiologiquement, dans une situation d’infériorité vis-à-vis de l’homme.
Légalement et économiquement, sa position, qui est mauvaise, le restera longtemps encore. Même dans la plus favorable des hypothèses, les réformes en sa faveur ne se feront que lentement ; l’homme restera le chef de la communauté, les débouchés ouverts à son activité seront toujours plus nombreux, et le travail féminin continuera à être moins rétribué que le travail masculin. Et cela, parce que les femmes pourront difficilement prétendre, comme l’homme, aux carrières honorifiques, ni se lancer dans les aventures qui rapportent aux audacieux intelligents ces fortunes fabuleuses, qui assurent la puissance et électrisent les faibles âmes humaines.
La loi du plus fort étant la meilleure (et je crains qu’aucun degré de civilisation ne parvienne jamais à changer cet inique point de vue), la femme, dans la majorité des cas, dépendra de l’homme. Or, toute situation de dépendance présuppose un certain degré d’humiliation qui se reflète dans tous les autres rapports. Non seulement l’homme est le plus fort, mais c’est lui qui choisit la femme. Les femmes, il est vrai, essayent aujourd’hui d’intervertir les rôles, mais elles n’ont rien gagné à cette transformation, sauf un peu de mépris. En s’offrant, elles perdent leur prestige et leur ancien pouvoir est renversé. Il suffit, pour s’en convaincre, d’entrer dans un salon et de pouvoir ensuite retourner de vingt ans en arrière dans son souvenir. Les hommes ne s’empressent plus, l’initiative a passé à l’autre sexe. Il y a bien quelques exceptions, mais elles appartiennent pour la plupart à certaines catégories de personnes et de sentiments dont il ne peut être question ici.
La majorité des jeunes gens ont, de nos jours, une idée extraordinairement avantageuse d’eux-mêmes, surtout vis-à-vis de la femme. Ils sont tous persuadés à peu près qu’ils n’ont qu’à le vouloir pour plaire, pour être agréés comme maris et remporter les plus difficiles victoires. Ils sont convaincus, en outre, que la femme vit dans l’attente unique du regard que l’un d’eux fera tomber sur elle. Et ils ont naturellement, pour tant de bonne volonté, le dédain des acheteurs pour les marchandises offertes en trop grande abondance.