Les femmes suivent la mode avec une docilité extrême ; elles se prêtent à toutes ses excentricités et acceptent les vêtements incommodes avec une obéissance servile (en cela, les hommes se montrent plus intelligents, car les tailleurs ne leur feraient jamais adopter des vêtements sans poches ou qui entraveraient la liberté des mouvements du corps). Cette soumission à des ordres reconnus supérieurs pourrait être exploitée pour le bien. Si certaines délicatesses de l’âme devenaient à la mode, si un groupe de femmes en vue arborait ce drapeau, les autres suivraient. A la parole de Rousseau, toutes ses contemporaines se sont bien mises à aimer la nature, qu’elles n’avaient jamais regardée auparavant. La voix éloquente de Jean-Jacques pourrait être remplacée par celle d’une collectivité de femmes d’élite qui déclareraient la guerre à toutes les vulgarités ; c’est donc l’élite qu’il faut découvrir et caractériser.
Il y a, dans un roman contemporain publié par un écrivain d’infiniment de talent, une fort jolie phrase, bien qu’elle se rapporte à une femme que je ne citerais pas en exemple à mes lectrices : « Quand elle se sentait bonne, elle s’aimait elle-même, elle aurait voulu s’embrasser. Lorsqu’elle lisait un livre éloquent sur une femme pudique, elle sentait une pudeur extrême avec des délicatesses et des raffinements infinis. » Le malheur est que les livres éloquents sur les femmes pudiques ne s’écrivent plus aujourd’hui. D’après une statistique récente, la chaste Angleterre elle-même s’est adonnée à une littérature où tout ce que la loi condamne est présenté comme un devoir social et décrit dans des termes fort libres. Les romancières tiennent, en ce genre, le record de la hardiesse[24] ; c’est à qui s’aventurera le plus loin sur ce terrain glissant, tout comme, sous le Directoire, il y avait lutte entre Mme Tallien et Mme Hamelin sur la façon de se présenter en public, le moins vêtue possible.
[24] Monthly Review, du 15 septembre 1905.
Le besoin de remettre en honneur les raffinements et les délicatesses de l’esprit et du cœur est donc urgent ; le goût des choses propres et pures devrait redevenir de mode. Ils font partie du beau. Évidemment il y aurait, en ce genre, des vocations factices qui ne tiendraient pas. Peu importe, elles sont inévitables en toutes choses. Pourvu qu’on permette aux véritables de se développer, le but est atteint. Combien de natures, faites pour les hauteurs, et qui se traînent misérablement sur les terres basses ! Elles ont négligé leur volonté, n’ont pas appris qu’on pouvait « s’enivrer de son âme[25] » et, ayant besoin d’ivresses, les ont cherchées ailleurs.
[25] Victor Hugo.
Il existe, dans la vie, de subtiles et secrètes influences[26], qui ne répondent à aucune des catégories auxquelles on peut mettre une étiquette. Est-ce magnétisme ? Est-ce l’action du subconscient ? Est-ce l’hôte mystérieux plus grand que nous, qui habite en nous, parle à certaines heures et détermine nos actions et nos paroles ? Le mystère qui enveloppe ces subtilités ne sera jamais percé, peut-être, mais un fait est certain : ceux qui exercent ce pouvoir sont toujours des êtres à l’âme vibrante et qui se contrôlent eux-mêmes parfaitement. « La vraie liberté, a dit Montaigne, est de pouvoir toutes choses sur soi. » Pouvoir toutes choses sur soi, c’est pouvoir infiniment sur les autres. Aimer le beau, le poursuivre avec sa volonté, l’atteindre en soi-même, c’est en communiquer le goût à ses semblables, de la façon la plus certaine.
[26] Voir le chapitre : « [Égalité] ».
Toutes les femmes qui s’appliqueront à combattre avec de pareilles armes seront sûres de vaincre en persévérant. Elles feront d’admirables consolatrices, non seulement pour l’homme, père, fils, mari, frère, ami, mais pour les autres femmes, dans la famille et hors de la famille. Nous pourrions tant, les unes pour les autres, si nous le voulions bien ! Je ne parle pas des dons matériels, — pour être efficaces, ils doivent se faire largement, et c’est le rare privilège de quelques-unes, — mais il y a le don moral et intellectuel.
Lorsque le besoin de s’aider, de se soutenir et de se consoler entre elles aura pénétré leurs cœurs, les femmes ne sentiront plus au même degré l’envie, la jalousie, la rancune. Les sympathies, dont elles sentent l’impulsion, cesseront d’être entravées par les barrières redoutables de la rivalité. Elles verront, les unes dans les autres, des sœurs soumises aux mêmes épreuves, supportant les mêmes tyrannies, exposées aux mêmes douleurs ; les mains qui, si souvent, s’avançaient pour blesser, se tendront pour étreindre.
Pourquoi se combattre, se haïr, se faire des torts réciproques ? La vie est si courte. Pour ceux qui espèrent, c’est un moment entre deux éternités. Pour ceux qui nient, c’est une mauvaise comédie où tous les acteurs, tôt ou tard, sont des victimes.