Si celle-ci n’apprend pas à se taire, une insondable mélancolie continuera à répandre son ombre sur les paysages de la terre, et la beauté de la lumière ne se reflétera plus dans les yeux des hommes. Inquiets, sombres, despotiques, agités, ils erreront de par le monde, rêvant de destruction, de laideur, de menace et de violence.
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On a si peu réfléchi jusqu’ici à la portée et à l’horrible danger des paroles, que l’on sera stupéfait de leur voir donner une pareille importance et les charger d’une semblable responsabilité. On dira: «La parole est un don naturel dont l’homme a le droit d’user comme de la faculté de voir et d’entendre.—Certes les tribuns la manient avec trop de violence, et la presse en abuse; quelques lois restrictives s’imposent, nous le reconnaissons.» Les plus raisonnables arrivent à nous faire cette concession.
Hélas! le mal est trop grave et trop étendu pour que des articles de loi puissent avoir aujourd’hui une action efficace. C’est l’âme particulière des individus qu’il faut émouvoir et convaincre, rendre consciente de ce que les mots représentent comme puissance, du mal infini qu’ils peuvent faire, et du bien incommensurable dont ils pourraient être capables.
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Comme on enseigne à un enfant à ne pas se jeter devant une automobile lancée à toute vitesse, à ne pas égratigner le visage de son prochain, à ne pas lui tirer la langue sans provocation, il faudrait lui enseigner à mesurer et à contrôler les mots qu’il prononce. Ah! les mots! En amour, chacun sait le trouble et l’angoisse qu’ils provoquent, les coups cruels qu’ils portent, les inguérissables blessures dont ils sont cause et les séparations qui en résultent. Ils rompent le charme qui avait lié les âmes les unes aux autres et les jettent sans scrupule dans la désespérante solitude.
L’amitié, le plus sérieux et noble sentiment qui puisse lier le cœur des hommes, subit, elle aussi, l’atteinte des paroles. Et que de tragédies d’âmes, sur lesquelles on ne s’explique jamais, sont dues au maléfique pouvoir de phrases insouciantes prononcées et commentées.
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La famille, elle non plus, n’échappe pas à ce fléau. Pour expliquer certains suicides, quand la cause passionnelle ou financière manque, on classe ceux-ci sous la dénomination vague de «chagrins domestiques». Cette phrase ouvre des perspectives abominablement tristes. C’est comme si on plongeait le regard dans un puits sombre au fond duquel on aperçoit une miroitante tache d’eau noire; et dans la plupart de ces cas, si quelques lueurs se font plus tard sur l’événement, c’est presque toujours à l’abus des paroles qu’il faut faire remonter la tragédie.
Il en est de même en ce qui concerne les malheurs publics, et chacun peut en faire l’observation. Partout où une catastrophe quelconque se prépare, elle est provoquée, accompagnée, accrue et envenimée par l’abondance des mots, parlés ou écrits. Semblables à de sinistres gardiens et souteneurs, ils se campent, se groupent et se multiplient autour des lieux où s’élabore l’infortune.